J’ai payé 3,50 € une bouteille d’eau imposée au restaurant à Barcelone : le serveur était pourtant obligé de m’apporter une carafe du robinet gratuitement

Trois euros cinquante pour une bouteille d’eau non demandée. C’est la note laissée dans un restaurant de Barcelone à un client qui pensait, à raison, pouvoir demander une carafe d’eau du robinet gratuite. Le serveur n’a pas menti par ignorance : depuis 2022, la loi espagnole impose bel et bien cette gratuité, mais son application reste largement à la discrétion des établissements.

Cette anecdote n’a rien d’isolé. Dans certains restaurants de Barcelone, des clients se sont plaints du fait d’avoir dû payer leur carafe d’eau, sous prétexte qu’il s’agissait d’eau du robinet filtrée. Le prétexte de la filtration permet de contourner une règle pourtant limpide sur le papier.

À retenir
  • La loi espagnole de 2022 impose la gratuité de l’eau du robinet en restaurant, contrairement à l’ancien régime où l’eau était systématiquement payante.
  • Barcelone concentre les abus car son eau du robinet a mauvaise réputation et l’industrie hôtelière côtière résiste à l’obligation de gratuité.
  • La France impose depuis 1967 que la carafe d’eau ordinaire soit gratuite, un modèle plus ancien et strictement appliqué que celui de l’Espagne.

Une loi claire, une application à géométrie variable

Jusqu’à il y a quelques mois, en Espagne, l’eau à table était systématiquement payante contrairement à la France. Mais depuis la loi du 8 avril dernier, ce n’est plus le cas… en théorie. Le texte transpose une directive européenne sur les plastiques à usage unique, elle-même née d’une mobilisation citoyenne d’ampleur : cette directive fait suite à la signature par plus de 1,8 millions d’Européens de la toute première initiative citoyenne européenne réussie, « Right2Water ».

Concrètement, le texte espagnol stipule que « dans les établissements du secteur de l’hôtellerie-restauration, les consommateurs, clients […] devront toujours avoir la possibilité de consommer une eau non-embouteillée de manière gratuite ». L’objectif affiché n’était pas de rendre l’eau accessible aux plus précaires. C’était de réduire les déchets plastiques liés aux bouteilles jetables.

Le problème vient de l’interprétation. L’article 18.3 de la loi sur le recyclage des déchets impose aux établissements du secteur de l’hôtellerie d’offrir la possibilité aux consommateurs de boire de l’eau gratuite, ce qui signifie implicitement qu’ils ne sont pas obligés de servir automatiquement de l’eau du robinet, mais seulement si le client le demande. le serveur n’a pas à l’apporter d’office avec le pain. Mais il ne peut pas non plus la faire payer si vous la réclamez.

Barcelone, terrain particulièrement glissant

La capitale catalane cumule deux handicaps. Le premier tient à la réputation de son eau du robinet, jugée peu agréable au goût par une partie des habitants, ce qui pousse certains restaurateurs à justifier une facturation par un argument de « qualité supérieure » via filtration. Le second est plus structurel : plus on se rapproche des côtes méditerranéennes, plus les professionnels de l’industrie hôtelière s’avèrent réticents voire s’opposent directement à la demande de carafe gratuite.

Le contraste avec l’intérieur du pays est net. À Madrid, la requête est courante et généralement acceptée, sauf pour des questions de standing de l’établissement, et il en va de même dans le nord et l’essentiel des régions de l’intérieur. Barcelone, ville touristique par excellence, cristallise donc les abus les plus visibles.

Certaines régions ont voulu aller plus loin que la loi nationale. Les gouvernements de trois communautés autonomes, les îles Baléares, la Navarre et l’Andalousie, ont fait une proposition de loi comportant l’obligation pour les établissements publics de fournir gratuitement de l’eau potable sans emballage à leurs clients. Une avocate espagnole citée dans la presse résume l’enjeu en des termes clairs : « l’eau potable est un droit citoyen et devrait être considérée comme un service public de base ».

La France, un modèle historique mais pas parfait

Le réflexe français de la carafe systématique n’a rien d’universel en Europe. Le droit français pose depuis un arrêté de 1967 le principe selon lequel la carafe d’eau ordinaire en accompagnement du repas est incluse dans le prix, car le couvert comporte obligatoirement le pain, l’eau ordinaire et la vaisselle, ce qui a pour conséquence que le restaurateur ne peut pas facturer la carafe d’eau ordinaire accompagnant un repas. Un cadre juridique vieux de près de soixante ans, bien plus ancien que celui adopté récemment par Madrid.

Les manquements existent pourtant aussi sur le sol français. Le fait de ne pas fournir au client de carafe d’eau gratuitement est sanctionné par une amende pouvant atteindre 3 000 euros pour une personne physique et 15 000 euros pour une personne morale, un montant qui n’empêche pas les signalements. Le régulateur français reconnaît lui-même que la règle reste mal respectée sur le terrain.

Rares sont les pays voisins à suivre cette logique. Le Luxembourg en débat depuis des années sans trancher : la France est le seul pays voisin où les restaurateurs offrent l’eau du robinet à leurs clients, sinon il faut aller aux États-Unis, en Norvège ou encore en Autriche.

Que faire face à une facture contestée

Demandez explicitement une « jarra de agua del grifo », et non une simple « agua ». Cette formulation précise évite toute ambiguïté sur la nature du produit réclamé.

Si le serveur facture malgré tout, gardez le ticket et signalez la pratique via les canaux de consommation locaux, comme le prévoit la loi espagnole de 2022. La mesure existe, encore faut-il la faire respecter, établissement par établissement.

L’eau en bouteille reste par ailleurs nettement plus coûteuse que celle du robinet à l’échelle domestique : l’eau en bouteille est à quantité égale au moins 100 fois plus chère que l’eau du robinet, dont le coût répercuté à l’usager est en moyenne de 0,003 euro le litre selon l’UFC-Que Choisir. Un écart qui rend d’autant plus discutable une facturation de 3,50 euros pour ce qui devrait sortir gratuitement du robinet catalan.