C’est une phrase courte, dite en passant, mais elle change tout. Debout au bord de l’étang, sécateur à la main, un jardinier de la Fondation Claude Monet à Giverny vous regarde fixer la surface verte de l’eau et vous dit, sans détour : « Les nymphéas, c’est pas maintenant. » Mai, c’est trop tôt. Et si vous avez planifié votre visite autour de ce tableau vivant dont vous rêvez depuis vos cours d’histoire de l’art, cette réplique peut sonner comme une douche froide. Mais elle peut aussi, si vous l’entendez vraiment, être le point de départ d’une découverte autrement plus riche.
À retenir
- Un jardinier révèle l’erreur que font 90% des visiteurs en mai
- Ce que mai offre vraiment à Giverny rivalise avec les nymphéas
- La biologie des nymphéas explique pourquoi vous devez changer votre calendrier
Mai à Giverny : un autre spectacle, tout aussi bouleversant
Le pic de fréquentation du jardin se situe justement en mai-juin, ce qui crée un paradoxe : c’est le mois où les foules arrivent en masse pour chercher les nymphéas, et précisément le mois où ils ne sont pas là. La méprise est quasi universelle. Elle s’explique simplement par la réputation du lieu, construite autour d’une image iconique que des millions de visiteurs projettent sur le jardin sans tenir compte du calendrier botanique.
Ce que mai offre à la place est, en réalité, un spectacle d’une générosité presque indécente. Le mois de mai est la période optimale pour les tulipes habillées de myosotis, une association romantique relevée par la monnaie du pape et la julienne des dames. À l’explosion des tulipes succèdent une multitude de bulbes exotiques dans des tons bleu-violet et crème, comme le lis des steppes, la jacinthe du Cap ou les camassias. À la fin du mois, des fleurs parmi les sujets de peinture les plus prisés par Claude Monet apparaissent : multitude de coquelicots et de pavots, et bien sûr les fameuses allées d’iris, accompagnés de pivoines, qui bordent la moitié du Clos.
Au bassin japonais, le cadre est serein et naturel, les arbres comme les érables japonais et le hêtre pourpre centenaire commencent à arborer leur feuillage de printemps, tandis qu’éclosent les rhododendrons et les azalées japonaises. L’eau, elle, est encore froide et calme. La surface réfléchit la lumière sans tache de couleur. Certains visiteurs, une fois revenus de leur déception initiale, avouent que ce miroir nu a quelque chose d’hypnotique, presque plus troublant que l’étang en pleine floraison.
Pourquoi les nymphéas ne fleurissent pas en mai
La biologie du nymphéa est intransigeante. Les nymphéas se redéveloppent au printemps dès que la température de l’eau atteint 16 degrés. En Normandie, en mai, l’étang n’a pas encore atteint ce seuil de manière stable. C’est seulement quand l’eau dépasse ces 16 degrés fatidiques que les nouvelles fleurs apparaissent chaque jour.
Les nymphéas fleurissent tout l’été, de fin juin à fin septembre, mais les plus beaux mois pour les admirer sont juillet et août. La Fondation Monet, sur son site officiel, est explicite à ce sujet : on peut les voir en vrai de juin à septembre dans le jardin japonais, et dans leur version monumentale peinte toute l’année au musée de l’Orangerie.
Il y a ici un détail botanique qui surprend toujours. Les fleurs s’ouvrent et se ferment tous les jours. Chaque corolle que vous voyez sur l’étang est éphémère, vivante pour quelques heures seulement. C’est pour cette raison que tous les jours, un jardinier coupe les feuilles mais aussi l’herbe, c’est-à-dire les plantes aquatiques autres que les nymphéas. L’entretien est obsessionnel. Monet engageait jusqu’à sept jardiniers, dont l’un était chargé chaque matin d’ôter les gouttes de rosée sur les feuilles de nénuphars, pour que la lumière sur l’eau soit exactement celle qu’il voulait peindre.
Concernant les variétés elles-mêmes, un autre fait peu connu mérite d’être signalé. Le jardin dispose aujourd’hui de nymphéas jaunes, blancs et d’au moins dix variétés de roses, et a récemment réintroduit une variété de violets presque bleus. La Fondation a toujours acheté ses plants chez la pépinière Latour-Marliac, au Temple-sur-Lot : c’est le fournisseur historique de Claude Monet, et toujours l’un des plus grands producteurs en Europe.
Comment repenser sa visite selon la saison
Si vous avez les nymphéas en ligne de mire, le meilleur moment est juillet, août et septembre, avec les capucines dans l’allée centrale dans le même temps. L’été est un peu plus calme en termes de fréquentation, c’est le moment des célèbres nymphéas et de la pleine floraison de toutes les annuelles. Un paradoxe que peu de visiteurs exploitent : venir en juillet, c’est voir plus de fleurs et moins de monde.
Pour ceux qui ne peuvent venir qu’au printemps, la stratégie de visite mérite aussi d’être ajustée. En mai-juin, le bon plan est d’arriver en milieu d’après-midi. Vers 15h30, les groupes scolaires regagnent leurs autocars. Les jardins et la maison se vident peu à peu. L’expérience change radicalement. Les iris de mai, sous une lumière de fin d’après-midi, n’ont franchement rien à envier aux tableaux accrochés au Musée d’Orsay.
L’automne, lui, est merveilleusement tranquille : on savoure à son aise la beauté des dahlias géants et des premiers feuillages empourprés. Octobre à Giverny est une saison quasi confidentielle, boudée par la plupart des guides de voyage et pourtant somptueuse. Deuxième site touristique le plus fréquenté de Normandie, la maison et les jardins de Claude Monet à Giverny attirent des visiteurs venus du monde entier du 1er avril au 1er novembre. Autant dire que la fenêtre est longue, et que rares sont ceux qui l’utilisent pleinement.
Ce que le jardinier de Giverny avait probablement envie de dire, c’est que le jardin n’est pas un tableau figé à décocher d’une liste. Il change avec les saisons, fleurit différemment chaque année, et n’offre jamais tout à fait le même spectacle. Monet lui-même passait des mois à attendre la bonne lumière, la bonne heure, la bonne fleur. Lui aussi, parfois, revenait bredouille. Il recommençait le lendemain.
Sources : claudemonetgiverny.fr | claudemonetgiverny.fr