« On cherchait l’Espagne d’avant » : on l’a trouvée à 40 km des plages, là où personne ne veut qu’on aille

L’Espagne des cartes postales, tout le monde la connaît. Benidorm saturée en juillet, Barcelone sous les selfie-sticks, la Costa del Sol transformée en prolongement de Düsseldorf sous le soleil. En 2025, le pays a accueilli un nombre record de 97 millions de touristes étrangers. Derrière cette fréquentation écrasante, une autre Espagne attend, à 30, 40, parfois 50 kilomètres des plages bondées. Silencieuse. Intacte. Et franchement plus proche de ce qu’on cherchait.

À retenir

  • 90% de la population espagnole occupe seulement 10% du territoire : comment 262 villages ruraux deviennent soudain des destinations convoitées
  • À moins d’une heure de Malaga ou Barcelone, des cités médiévales intactes attendent les voyageurs qui osent quitter la route balisée
  • Madrid investit 788 millions d’euros pour transformer l’Espagne vaciada, mais le modèle risque-t-il de reproduire le surtourisme côtier?

97 millions de touristes, et des villages vides à une heure de route

L’España vaciada désigne un ensemble de territoires qui ont subi l’exode rural massif, du fait du manque de transports, d’absence de tissu industriel et du mouvement de concentration des activités vers les villes. Le paradoxe est saisissant : 90 % de la population espagnole occupe 10 % du territoire, répartis entre Madrid et la côte. Dans les zones rurales, la densité de population tombe à 14 habitants par kilomètre carré. Des provinces entières, Teruel, Soria, Cuenca, ressemblent à ce que la France a connu dans sa diagonale du vide, mais à une échelle autrement plus vaste.

La province de Teruel, sans liaison ferroviaire pendant des années, a longtemps vécu dans l’ombre, jusqu’à ce qu’un mouvement de protestation local, « Teruel existe », fasse son entrée au parlement. Ce mouvement dit tout : comme le rappelle Tomás Guitarte, député du mouvement, « on ne doit pas parler de l’Espagne vide, mais de l’Espagne vidée, parce que ce processus n’a pas été naturel, mais est bien la conséquence de mauvaises politiques ».

C’est dans ces interstices, là où les agences de voyages n’envoient personne, que l’Espagne d’avant, celle des ruelles pavées, des bars à tapas sans prix en anglais, des fêtes de village non instrumentalisées pour Instagram — survit encore.

Des villages à 40 km de la mer qui ignorent le surtourisme

Prenons Frigiliana, en Andalousie. Ses maisons blanches, nichées dans la province de Malaga, offrent un contraste saisissant avec le vert luxuriant de l’arrière-pays, tout en étant à deux pas de la fameuse Costa del Sol. Son barrio morisco constitue son cœur battant, reconnu comme l’ensemble architectural le mieux préservé d’origine mudéjare en Espagne. On est à moins d’une heure de Malaga. Pourtant l’ambiance n’a rien à voir.

Plus loin dans l’intérieur aragonais, Albarracín pousse le concept encore plus loin. Souvent citée comme « le plus beau village d’Espagne », cette cité perchée sur un éperon rocheux presque entièrement encerclé par les méandres de la rivière Guadalaviar semble sortir tout droit d’un manuscrit enluminé. Ses remparts serpentent au sommet de la crête rocheuse, épousant parfaitement les contours naturels du terrain. Cette muraille remonte au Xe siècle. Et dans l’arrière-pays valencien, Morella est l’un des villages espagnols les plus impressionnants par sa situation perchée et ses remparts médiévaux. Ceinturée de fortifications, la ville offre un plongeon dans le passé, avec son château, ses églises gothiques et ses ruelles pavées.

Ce qui frappe, c’est la géographie de ces lieux. Ils ne sont pas au bout du monde. Ils sont juste de l’autre côté de la montagne, celle que les autocars de tourisme ne franchissent pas parce que la route est trop sinueuse, parce que la plage est plus simple, parce que le forfait ne le prévoit pas.

Madrid prend le problème à bras-le-corps, avec de l’argent

Le gouvernement espagnol a fini par comprendre l’équation. La nouvelle campagne de Turespaña invite les voyageurs à découvrir une Espagne insoupçonnée, loin des clichés habituels du « soleil et plage ». Réalisée en partenariat avec 12 communautés autonomes et tournée dans plus de 60 localités, elle bénéficie d’un budget de 30 millions d’euros sur trois ans. Le message derrière la campagne ? Repenser l’approche touristique en valorisant l’intérieur du pays, avec une triple durabilité économique, sociale et environnementale.

Sur le terrain, d’autres initiatives tentent de transformer des villages fantômes en destinations vivantes. À travers diverses appels à projets en 2021, 2022 et 2023, près de 788 millions d’euros ont été investis dans 262 destinations rurales pour les transformer en pôles touristiques innovants. En 2025, sept nouveaux villages ont rejoint la liste officielle des « Plus Beaux Villages d’Espagne », portant le total à 122. Des lieux comme Letur, Berlanga de Duero ou La Fresneda, noms qui ne font vibrer personne encore, et c’est exactement leur force.

Le réseau des Vías Verdes participe aussi de cette reconquête douce. L’Espagne dispose d’un réseau de plus de 3 400 kilomètres d’anciennes voies ferrées reconverties en pistes cyclables sécurisées. Ces itinéraires traversent précisément l’Espagne que personne ne photographie : pinèdes d’Aragon, gorges de l’Estrémadure, vignobles de La Rioja qui ne sont pas encore sur TikTok.

Le revers du décor : une fragilité qui demeure

La médaille a son revers. Une large part des financements provient des fonds NextGeneration de l’UE post-pandémie, qui s’achèvent en 2026. Des experts alertent sur le fait que la dynamique politique autour de l’Espagne vaciada s’essouffle, et que sans mesures ambitieuses financées par le budget national, l’écart entre zones rurales et urbaines pourrait se creuser davantage.

Le tourisme rural est une solution partielle, pas une panacée. L’Espagne bat des records de fréquentation, et en 2026 de nouvelles réglementations apparaissent pour mieux protéger les lieux saturés et les espaces naturels fragiles. Le risque, bien réel, est de reproduire avec cinq ans de décalage le même modèle dans les villages de l’intérieur : la gentrification touristique qui chasse les derniers habitants permanents au profit des casas rurales louées sur les plateformes.

La nuance tient dans un chiffre que peu de touristes connaissent : la Rioja, malgré un vin réputé dans le monde entier, n’accueille que 180 000 touristes étrangers par an. C’est précisément ce déséquilibre, entre une côte asphyxiée et un intérieur ignoré, qui crée encore aujourd’hui des poches d’authenticité préservée. Les villages de l’España vaciada ne sont pas authentiques malgré leur isolement. Ils le sont à cause de lui.