J’ai découvert cette côte albanaise par hasard et je ne retournerai plus jamais en Croatie

Une crique de galets blancs, une eau d’un bleu qu’on ne s’explique pas vraiment, et personne, ou presque. Voilà ce que des millions de voyageurs cherchent chaque été sur les côtes croates pour un budget de plus en plus déraisonnable. La Riviera albanaise, elle, l’offre encore. Pas partout, pas pour longtemps peut-être, mais aujourd’hui, la fenêtre reste ouverte.

À retenir

  • 100 kilomètres de côte ionienne offrent aujourd’hui ce que la Croatie proposait avant la saturation
  • Une infrastructure routière nouvelle menace d’accélérer l’afflux touristique dès 2025
  • Les prix montent de 20% par an et les villages côtiers se couvrent de béton

100 kilomètres de côte ionienne que personne ne vous a montrés

S’étirant sur 100 kilomètres entre Vlorë et Saranda, la Riviera albanaise concentre les plus belles plages du pays, celles qui ont rendu l’Albanie virale sur TikTok et Instagram ces dernières années. La géographie fait déjà le travail : la Riviera s’étend au pied des monts Cérauniens qui plongent directement dans la mer Ionienne. Des falaises calcaires tombent à pic dans une eau turquoise, des villages grecs perchés sur les crêtes dominent des criques accessibles seulement à pied ou en bateau. Ce n’est pas une carte postale construite pour les touristes. C’est une géographie qui existe depuis des millénaires et que l’isolement du régime communiste d’Enver Hoxha a, paradoxalement, préservée.

Ksamil, surnommée « les petites Maldives albanaises », fascine avec ses quatre îlots accessibles à pied et ses eaux d’un turquoise irréel. Pour plus de tranquillité, les criques de Gjipe ou Porto Palermo séduisent les voyageurs en quête d’authenticité, tandis qu’Himara attire ceux qui fuient les foules. Gjipe Beach, accessible après 30 minutes de marche ou en bateau, est une magnifique crique isolée. C’est précisément ce filtre naturel qui la protège encore.

Le tunnel de Llogara, inauguré en juillet 2024, long de 5,9 kilomètres, a réduit le temps de trajet entre Dukat et Palasë de 30 à 7 minutes, améliorant ainsi l’accès à la côte sud, notamment à Dhërmi et Jala. Une bonne nouvelle pour les voyageurs, une mauvaise pour les plages qui dormaient tranquillement derrière cette route sinueuse. L’accès difficile et les routes sinueuses sont précisément ce qui protège encore ces plages du surtourisme.

Pourquoi la comparaison avec la Croatie n’est pas une métaphore

Cette trajectoire est celle qu’a connue la Croatie il y a quinze ans, juste avant que ses prix ne s’alignent sur ceux de l’Europe de l’Ouest. La côte albanaise offre aujourd’hui ce que l’Adriatique proposait avant la saturation, mais pour une fraction du budget. Le parallèle est documenté, pas inventé.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, l’Albanie a accueilli 11,7 millions de visiteurs, soit une augmentation de 60 % par rapport à la période pré-Covid. Durant le premier semestre 2025, 6,6 millions de touristes ont été recensés, une hausse de 4 % par rapport à l’année précédente. On prévoit que le pays devrait accueillir 20 millions de touristes en 2030, soit environ le double de la fréquentation actuelle. La machine est lancée.

Ce qui rend la destination encore viable aujourd’hui, c’est le rapport qualité-prix. Une journée plage en Albanie est très abordable : transats et parasol entre 5 et 10 euros, déjeuner de poisson frais en bord de mer entre 8 et 15 euros. Comptez environ 20 à 30 euros par personne pour une journée confortable avec repas, soit deux à trois fois moins qu’en Grèce ou en Croatie. Pour l’instant, les Français restent minoritaires face aux Italiens et aux Allemands qui ont déjà adopté la destination.

La vieille ville d’Himara, perchée sur la colline, conserve un charme authentique avec ses ruelles pavées, ses maisons en pierre blanche et ses petites églises orthodoxes qui témoignent de l’influence grecque et d’une histoire ancienne, le lieu étant occupé depuis environ 3 500 ans. Un kilo de tomates au marché local coûte encore autour d’1,20 euro. Les touristes apprécient un environnement encore préservé, loin des charters surbookés de l’Italie voisine.

Le revers : le béton avance aussi vite que les touristes

Toute cette effervescence a un coût. Autrefois perçue comme un paradis préservé, l’Albanie est aujourd’hui confrontée à une croissance touristique qui menace de détruire ce qui faisait sa singularité. L’urbanisation galopante, impulsée par l’essor du tourisme de masse, ravage les paysages autrefois vierges. Des sites emblématiques de la côte sud sont désormais défigurés par des constructions en béton et surpeuplés par une affluence toujours plus massive.

Dhërmi, c’est le Saint-Tropez albanais en devenir : bars de plage avec DJ, constructions neuves partout, tarifs qui montent chaque année. Les petits villages côtiers construisent des hôtels à vitesse grand V, les prix grimpent de 20 % par an sur la Riviera, et les plages secrètes ne le restent plus longtemps. La mécanique est familière pour quiconque a connu la Croatie dans les années 2000.

En juin 2026, une autre tension s’est ajoutée à ce tableau. Un projet touristique porté par Ivanka Trump et son mari, Jared Kushner, dans l’île de Sazan et la région côtière de Zvërnec, a déclenché une vague de protestations en Albanie. Cette région abrite la lagune de Vjosa-Narta, zone humide précieuse et refuge de nombreuses espèces migratrices, dont les pélicans et les flamants roses, d’où le nom donné au mouvement de protestation : la « révolution des flamants roses ». Le mégaprojet, estimé à plus de 5 milliards de dollars, impliquerait 10 000 chambres d’hôtel et des centaines de villas dans un écoresort de luxe. La mobilisation citoyenne est réelle, et elle dit quelque chose de la conscience environnementale qui monte dans le pays.

Sur 273 kilomètres de côtes baignées par la mer Adriatique, 154 km sont déjà touchés par l’érosion, selon les spécialistes de la planification urbaine. Le réchauffement climatique amplifie ce que la construction anarchique fragilise. Des initiatives voient le jour pour limiter la construction sauvage et contrôler l’afflux de touristes dans les zones les plus fragiles. La Riviera albanaise a l’opportunité de tracer une voie alternative, évitant les erreurs de sur-développement commises dans certains lieux méditerranéens plus connus. L’opportunité existe. Reste à savoir si la pression économique et politique laissera le temps de la saisir.

Aller maintenant, mais pas n’importe comment

En août, les plages les plus connues comme Ksamil, Dhërmi ou Saranda sont fréquentées, surtout par les touristes kosovars et albanais de la diaspora. Mais l’Albanie offre encore de nombreuses criques sauvages et plages isolées où l’on est quasiment seul, même en pleine saison. Juin et septembre sont les mois idéaux pour éviter la foule.

La Riviera est idéalement placée pour explorer le sud de l’Albanie : Butrint est un site archéologique classé à l’UNESCO à 30 minutes de Saranda, l’Œil Bleu est une source karstique à 45 minutes, et Gjirokastër, ville UNESCO, se trouve à une heure de route. Ce que la côte croate ne peut plus offrir, sauf à prix d’or, se trouve ici à portée de volant, dans un rayon raisonnable. La Riviera est accessible en voiture depuis Tirana en 4 à 5 heures, en bus depuis Saranda ou Vlora, ou en ferry depuis Corfou vers Saranda.

Un dernier chiffre pour cadrer la perspective : les recherches sur Kayak pour Tirana ont bondi de 144 % chez les Français pour l’été 2025. La fenêtre n’est pas fermée, mais elle se referme. Ceux qui ont « découvert » la Croatie dans les années 2000 avant la déferlante comprennent exactement de quoi il s’agit.