Depuis que j’ai découvert les Pouilles, je sais que je ne retournerai plus jamais sur la côte amalfitaine

La côte amalfitaine, c’est sur toutes les cartes postales depuis soixante-dix ans. Positano, ses maisons roses accrochées à la falaise, ses ruelles bondées de touristes, sa route nationale 163 où la police fait circuler les voitures par numéro de plaque, les pairs un jour, les impairs le lendemain. En 2025, les maires de Positano, Amalfi et Capri se sont réunis pour un véritable sommet de crise afin de lutter contre le surtourisme. La carte postale s’est fissurée. Et pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres vers le talon de la botte, une région entière attendait, presque sereine, que les voyageurs un peu curieux daignent faire le détour.

Les Pouilles, la Puglia en italien, n’ont pas besoin de se vendre. Elles se méritent, peut-être. Ou plutôt, elles récompensent ceux qui sortent des circuits tracés par les influenceurs et les forfaits tout compris.

À retenir

  • Pourquoi les maires d’Amalfi et Positano ont déclaré l’état d’urgence en 2025
  • Ce que cache vraiment la vallée d’Itria au-delà des clichés touristiques
  • La raison pour laquelle les locaux ont cessé d’accueillir les visiteurs avec le sourire sur la côte

Le contraste qui change tout

La côte amalfitaine déborde de toutes parts, et l’afflux de touristes est tel que les autochtones ont de plus en plus de mal à faire face à la masse de visiteurs. La beauté du lieu est réelle, personne ne le nie. Mais visiter Amalfi ou Positano en été, c’est aujourd’hui une opération logistique. Chaque année, Amalfi accueille environ 250 000 visiteurs, et comme il n’existe qu’une seule route étroite menant sur place, cette dernière peine à absorber cet important flux.

Les Pouilles offrent l’exact opposé de cette équation. Nichées entre mer Adriatique et mer Ionienne, elles enchantent par leur authenticité méditerranéenne : villages blanchis à la chaux, champs d’oliviers à perte de vue, trulli pittoresques d’Alberobello, villes baroques de Lecce et Martina Franca. Encore relativement préservée du tourisme de masse, la région permet une immersion profonde dans la culture locale, le rythme de vie rural et les traditions agricoles. Le lien avec les habitants y est fort.

Certes, les Pouilles commencent à attirer. Les flux touristiques en 2025 ont enregistré une croissance historique : plus de 6,7 millions d’arrivées et près de 23 millions de nuitées. Mais la région est vaste, et les possibilités de disperser les visiteurs sur l’intérieur des terres, dans les masserie ou les bourgs de l’arrière-pays, restent immenses. Ce sont des endroits que le tourisme de masse n’a pas encore saturés, des endroits où l’on mange bien pour peu d’argent, où les gérants ont encore envie de vous raconter quelque chose.

Ce que l’on vient vraiment chercher ici

Les trulli d’Alberobello, ces maisons rondes blanchies à la chaux coiffées de toits coniques, font de la ville un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996. Mais Alberobello n’est qu’un point de départ. Les trulli bâtis en pierre s’intègrent harmonieusement dans la vallée d’Itria, et les plus anciens remontent au XIVe siècle. Rouler à travers cette vallée, s’arrêter à Locorotondo pour boire un verre de blanc sur la place, longer les murets de pierre sèche entre les oliviers : c’est là que le voyage devient autre chose qu’une liste de checkpoints à cocher.

Polignano a Mare, à une trentaine de kilomètres au sud de Bari, est définie par des falaises déchiquetées, des criques rocheuses et une ville blanchie à la chaux perchée au-dessus de la mer. On y découvre, en arpentant les ruelles, des traces d’influences arabes, espagnoles et normandes dans l’architecture. Domenico Modugno, l’auteur de Volare, est né là. Petit fait, mais qui dit quelque chose sur la texture humaine de l’endroit.

Ostuni, souvent surnommée la « Ville Blanche », est célébrée pour sa scène de bars et restaurants vivante, son histoire riche et ses vues saisissantes. Cisternino, avec ses ruelles blanches et ses boucheries qui préparent les bombette à la minute, est un endroit où l’on revient chaque année et où l’on trouve toujours quelque chose de nouveau.

Au sud, le Salento ouvre un autre registre encore : Pescoluse est parfois appelée les « Maldives du Salento », avec ses eaux turquoise et ses plages de sable fin qui tranchent avec l’image de l’Italie adriatique. Lecce, « la Florence du Sud », est une ville aux courbes baroques et ruines romaines entourées de jardins impeccables. Lecce baroque, oui, mais sans les hordes. Pour l’instant.

Une gastronomie qui raconte un territoire

Les plages de sable fin, la gastronomie solaire, burrata, orecchiette, vins locaux, et les fêtes traditionnelles rythment la vie locale. Mais derrière ces étiquettes se cache une réalité agricole d’une richesse rare. Les Pouilles produisent près de 40 % de l’huile d’olive italienne, principalement dans les provinces de Bari, Brindisi, Lecce, Tarente et Foggia. La région abrite quelque 50 millions d’oliviers. Ce n’est pas un chiffre abstrait : c’est ce paysage de troncs tordus, argentés, qui borde chaque route secondaire et donne à la Puglia ce caractère de bout du monde méditerranéen.

En chemin, les haltes gastronomiques permettent de déguster les produits locaux typiques : burrata, huile d’olive vierge extra, orecchiette ou vins du Salento. Passer une nuit dans une masseria, ces grandes fermes fortifiées, permet de s’immerger dans la vie paysanne et de goûter des produits faits maison. C’est le genre d’expérience que la côte amalfitaine a depuis longtemps cessé de proposer à un prix accessible.

Le bon moment, la bonne vitesse

Une vérité que ceux qui connaissent vraiment les Pouilles savent depuis longtemps : le printemps est la meilleure saison pour venir. Pas août avec ses embouteillages sur la route de Lecce, pas la mi-août à Polignano avec la plage prise d’assaut dès sept heures du matin. Avril et mai, voilà le bon choix. Au printemps, on peut s’asseoir dans un café d’Ostuni sans attendre vingt minutes, prendre une photo des trulli sans trente personnes dans le cadre.

Juillet et août sont les mois de forte affluence italienne. Venir en mai garantit des conditions plus calmes, avec des températures agréablement chaudes. La stratégie régionale pour 2026 vise précisément à orienter les flux vers les circuits moins saturés, les bourgs de l’intérieur, un tourisme qui laisse quelque chose au territoire plutôt que de le consumer.

Ce que les Pouilles offrent, et que la côte amalfitaine ne peut plus vraiment promettre, c’est du temps. Du temps pour se perdre, pour revenir sur ses pas, pour manger deux heures à la même table. Gravina in Puglia, avec son canyon et son pont-aqueduc, est peut-être la chose la plus sous-estimée de toute la région, le genre de découverte qui n’existe que lorsqu’on ne suit pas d’itinéraire prémaché. La côte amalfitaine restera toujours belle sur les photos. Les Pouilles, elles, résistent encore à la mise en scène.