« On y est allé sans rien attendre, on en est revenus bouleversés » : ce village français rayé de la carte depuis la guerre

Le 21 février 1916, les habitants de Fleury-devant-Douaumont entassent leurs affaires dans des charrettes. L’ordre est donné d’évacuer le village. Les habitants s’entassent dans les charrettes, emmènent le bétail et descendent vers Bras-sur-Meuse et Verdun, croisant les renforts qui se hâtent vers la ligne de feu. Ils pensent partir pour quelques semaines. Ils ne reverront jamais leur maison. Cent dix ans plus tard, Fleury-devant-Douaumont existe toujours sur les cartes, possède un code postal, un maire, un monument aux morts. Sa population officielle : zéro.

À retenir

  • Un village français avec un maire, un conseil municipal et zéro habitant depuis 110 ans
  • Pris et repris 16 fois en deux mois pendant la bataille de Verdun en 1916
  • La ‘Zone Rouge’ : 120 000 hectares empoisonnés par les munitions et les gaz de combat

Un village englouti par la bataille la plus meurtrière de la Grande Guerre

Avant 1916, Fleury-devant-Douaumont était un paisible village rural d’environ 400 habitants, vivant essentiellement de l’agriculture et de petits métiers artisanaux. Situé sur une hauteur boisée proche de Verdun, il était entouré de forts construits après la guerre de 1870, comme ceux de Douaumont, Souville ou Froideterre. Cette position, précisément, signait son arrêt de mort.

Emporter cette position représentait une chance pour les Allemands de percer ; la tenir, c’était verrouiller la porte qui ouvrait sur Verdun. Ainsi commence l’agonie de Fleury-devant-Douaumont, dont le drame se noue pendant les semaines de juin à août 1916. Bombardé sans relâche, il change de mains seize fois entre les armées françaises et allemandes. Les combats acharnés, l’utilisation d’armes nouvelles comme les gaz, les bombardements intensifs et les assauts répétés anéantissent le village.

Seize fois. Le chiffre résume à lui seul l’absurdité de cette guerre de positions. Pris le 23 juin, Fleury-devant-Douaumont est repris le 24 ; reperdu aussitôt, réoccupé le lendemain et reperdu de nouveau. On dénombrera au total 16 alternances de possession du village entre le 23 juin et le 18 août 1916, date de sa reprise définitive par le régiment d’infanterie coloniale du Maroc. Entre-temps, 26 millions d’obus ont détruit, brûlé, ravagé un terroir naguère verdoyant, réduit sur des milliers d’hectares à un bourbier apocalyptique nourri du sang de 306 000 morts ou disparus français et allemands.

Fleury n’est pas un cas isolé. Neuf villages situés en « Zone Rouge » furent totalement rayés de la carte lors de la Bataille de Verdun : Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Douaumont, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre, Ornes, Vaux-devant-Damloup. Et les destructions ne s’arrêtent pas aux abords de la Meuse : ces villages se rencontrent partout sur le front, en Somme, au Chemin des Dames avec Ailles et Craonne, dans la Marne avec Tahure et Perthes-les-Hurlus.

La « Zone Rouge » : une blessure ouverte dans le sol français

Classé en « zone rouge » et décrété « Mort pour la France » en 1918, Fleury bénéficia du statut unique de village détruit en 1919. Derrière l’expression administrative se cache une réalité terrifiante. La Zone Rouge désigne en France environ 120 000 hectares de champ de bataille où, à cause de dégâts physiques majeurs sur le milieu pendant la Première Guerre mondiale et en raison de la présence de milliers de cadavres et de millions de munitions non explosées, certaines activités ont été provisoirement ou définitivement interdites par la loi.

Le danger n’a rien de rhétorique. Des munitions sont encore très présentes en surface : pour la préparation d’un mémorial aux soldats musulmans morts au champ de bataille, un simple déminage de surface près de l’ossuaire de Douaumont a mis au jour, durant l’hiver 2005-2006, 219 projectiles, bombes, obus ou grenades, sur seulement quelques dizaines de mètres carrés, ainsi que les ossements d’un soldat. Aujourd’hui, une petite équipe de démineurs est chargée d’enlever prudemment les armes de la Zone Rouge ; elle récupère chaque année d’importantes quantités de munitions, d’éclats d’obus, de balles, et d’obus chimiques. La terre refuse d’oublier.

Dans le nord et l’est de la France, un milliard d’obus de tous calibres ont été tirés entre 1914 et 1918. Un quart de ces obus n’ont pas explosé, et 6 % contenaient des gaz de combat. Une analyse de sol a révélé des niveaux d’arsenic atteignant jusqu’à 17 % dans certaines zones, des chiffres qui continuent d’augmenter avec le temps. Sous les forêts qui ont repoussé depuis, le sol reste une archive empoisonnée.

Des communes avec un maire, sans habitants

La France a trouvé une réponse juridique aussi singulière qu’émouvante à cette disparition. L’État décida en 1919, lors des premières élections municipales organisées après le conflit, de doter ces villages d’un conseil municipal restreint. C’est le préfet de la Meuse qui nomme les trois membres d’une commission municipale et un président dont les pouvoirs et les prérogatives sont ceux d’un maire.

Ces maires reçoivent une écharpe tricolore, tiennent un registre d’état civil bloqué « à zéro habitant », siègent à la communauté de communes et s’occupent de l’entretien de leur village, notamment du monument aux morts. Les descendants de soldats sont nombreux à faire le déplacement. Sans mairie, le maire les reçoit dans sa chapelle reconstruite, là où il tient le registre d’état civil vierge depuis 1916. Un registre que personne n’a rempli depuis plus d’un siècle.

Visiter l’un de ces villages, c’est se confronter à quelque chose d’inhabituel pour un lieu touristique : le silence total d’une vie absente. Une chapelle-abri a été construite en 1934 sur l’emplacement de l’ancienne église, et le site accueille un mémorial retraçant la vie du village d’avant 1916. Des bornes et panneaux indiquent les anciennes rues, les maisons et les commerces disparus, permettant au visiteur de marcher dans les traces d’un passé effacé. À Fleury, en l’espace de deux mois, ce village « mort pour la France » a été pris et repris seize fois par les belligérants. Les allées balisées qui serpentent aujourd’hui entre les arbres portent encore les noms des rues d’autrefois : rue de l’École, rue du Moulin. Des noms pour des vides.

Une mémoire vivante, classée et encore visitée

Par la présence du Mémorial et des multiples réalisations de mémoire effectuées sur son territoire, la commune de Fleury-devant-Douaumont est devenue le village détruit le plus visité de tous. Aujourd’hui, les villages détruits sont classés monuments historiques. Le Mémorial de Verdun, qui propose régulièrement des circuits guidés sur les lieux, invite à revenir sur la disparition du village de Fleury-devant-Douaumont lors des combats dont il a été l’enjeu durant l’été 1916.

Après l’armistice, certains villages du Chemin des Dames ont été classés en « zone rouge » car inhabitables et incultivables, et ainsi condamnés à disparaître. Entre reconstruction et disparition, tous n’ont pas connu le même destin. Craonne, le plus célèbre d’entre eux, a repris vie quelques dizaines de mètres en contrebas et vu ses ruines transformées en arboretum. Certains villages ont donc survécu sous une autre forme, ailleurs, déplacés de quelques centaines de mètres comme pour s’éloigner de leur propre fantôme.

Ce qui frappe, au fond, dans ces lieux, c’est moins l’absence que la persistance. Le témoignage de ce passé « incommunicable » trouve sa traduction dans la densité des traces qui « disent » l’histoire. À l’inverse des musées qui sacralisent le passé à travers quelques objets, la simple préservation in situ des vestiges et du mobilier permet de lire l’espace et donne un sens à la mémoire. Fleury-devant-Douaumont ne raconte pas la guerre avec des vitrines et des cartels : il la laisse affleurer sous les pieds, à travers les trous d’obus que cent ans de végétation n’ont toujours pas comblés, et dans les ossements de soldats que le sol restitue encore, parfois, après les pluies d’automne.