Trente euros économisés sur le billet, soixante perdus à racheter des sièges côte à côte en catastrophe. Ce scénario, des millions de voyageurs européens le vivent chaque été. Et derrière cette frustration bien connue se cache une mécanique parfaitement rodée, que les compagnies low-cost ont élevée au rang de modèle économique.
À retenir
- Les algorithmes des low-cost séparent délibérément les familles pour créer de l’anxiété
- Les revenus annexes ont doublé en 9 ans et représentent 15,7% des revenus aériens globaux
- Des stratégies existent pour obtenir gratuitement de bons sièges, mais elles sont contre-intuitives
Ce que fait vraiment l’algorithme quand vous ne choisissez pas votre siège
Quand vous réservez un billet sans sélectionner de place, vous ne laissez pas le hasard décider. Certaines compagnies ont recours à un algorithme qui repère les familles et les personnes portant le même nom afin de les positionner volontairement loin les unes des autres. L’objectif n’est pas opérationnel, il est commercial : inciter les familles et les personnes souhaitant voyager ensemble à payer le supplément permettant de choisir leurs sièges.
Une étude de l’autorité britannique de l’aviation civile (CAA) a mesuré l’ampleur du phénomène : 35% des compagnons de voyage étaient séparés chez Ryanair s’ils ne payaient pas pour s’asseoir ensemble. Ce chiffre tombe à 18% pour les autres compagnies étudiées, ce qui reste, comme le note l’étude, bien trop élevé. La CAA a également constaté que les gens dépensaient environ 542 millions de dollars en frais supplémentaires pour s’asseoir près de leurs proches.
La mécanique est subtile. Une pratique courante consiste à bloquer stratégiquement les sièges du milieu pour créer artificiellement une impression de places limitées, ce qui renforce l’anxiété du voyageur et le pousse à payer. L’incertitude de se retrouver dans un endroit non désiré, peut-être séparé de ses compagnons de voyage, crée une pression subtile pour passer à une tarification moins restrictive. L’attribution tardive fonctionne comme un mécanisme générateur de revenus qui exploite l’inquiétude des passagers.
Ryanair, régulièrement citée comme la plus agressive sur ce point, a toujours défendu une attribution « aléatoire » des sièges. Mais il faut en réalité un effort de la part des programmeurs pour randomiser l’attribution des sièges plutôt que de les organiser séquentiellement. le fait de séparer des passagers qui voyagent ensemble n’est pas un bug, c’est une décision de conception.
Un modèle économique bâti sur vos hésitations
Les revenus ancillaires, bagages, sélection de siège, ventes à bord, embarquement prioritaire — ont atteint un record de 157 milliards de dollars en 2025, soit 15,7% des revenus globaux du secteur aérien. C’est plus du double des 67,4 milliards enregistrés en 2016.
La part des ancillaires varie de 3,2% à 62%, avec des ratios très élevés chez les low-cost qui poussent la monétisation à la carte, tandis que les compagnies traditionnelles conservent des offres plus inclusives. Le choix de siège occupe une place centrale dans cette architecture : la sélection de siège se distingue comme un générateur de revenus clé. Les low-cost s’assurent de conserver la disponibilité de sièges spécifiques pour la vente directe, en évitant qu’ils soient attribués via les algorithmes d’attribution automatique.
Selon une enquête de Tradingpedia, les frais annexes représentent aujourd’hui un poste aussi stratégique que discret. Assise aléatoire, bagage en soute, bagage cabine, enregistrement à l’aéroport, frais de modification, sélection de siège : tout ou presque se monnaye. Ces options, autrefois incluses dans le tarif standard, sont désormais facturées séparément, ce qui rend les comparaisons entre compagnies toujours plus complexes. Ce qui explique pourquoi le prix affiché sur le comparateur de vols ne ressemble jamais à celui que vous payez finalement.
Un détail révélateur : les compagnies low-cost attribuent les pires sièges aussi tôt que possible et ne concèdent les meilleurs qu’au dernier moment si elles n’ont pas d’autre choix. Concrètement, cela donne aux passagers enregistrés tôt et placés sur un mauvais siège le maximum de temps pour décider s’ils veulent payer pour en obtenir un meilleur. La durée de la frustration est elle-même calculée.
Ce que vous pouvez faire concrètement
Voyager sans payer le supplément siège n’est pas une fatalité, mais cela demande de jouer le jeu à l’envers. Parce que les low-cost conservent les meilleurs sièges aussi longtemps que possible au cas où quelqu’un serait prêt à les acheter, votre meilleure chance d’en obtenir un gratuitement est de s’enregistrer le plus tard possible. La plupart des compagnies ouvrent l’enregistrement en ligne 24h avant le départ : attendre les dernières heures peut donner accès à des places fenêtre ou couloir restées libres. Mais si vous voyagez en famille avec des enfants, il vaut souvent mieux s’enregistrer le plus tôt possible pour s’assurer de voyager ensemble. Les deux stratégies sont donc diamétralement opposées selon votre situation, et les compagnies le savent pertinemment.
Sur le plan juridique, le vide reste béant en Europe. Ni en Suisse ni dans l’UE, il n’existe de disposition légale qui impose aux compagnies aériennes des exigences en matière de réservation de sièges. Mais cela pourrait changer : un accord politique a été trouvé en juin 2025 au niveau du Conseil de l’UE pour une mise à jour significative des droits des passagers, qui promet plus de 30 nouveaux droits pour les voyageurs. Parmi eux, les enfants de moins de 12 ans auraient le droit d’être assis gratuitement à côté de leurs parents ou accompagnateurs. Ce texte n’est pas encore entré en vigueur : il doit encore être négocié avec le Parlement européen avant d’entrer en application.
Quelques réflexes à adopter avant votre prochaine réservation
Au-delà du timing d’enregistrement, quelques précautions limitent la casse. Réserver tous les billets d’un même groupe en une seule transaction garantit que l’algorithme traite l’ensemble de la réservation de manière cohérente, fragmenter les achats (un billet d’abord, les autres ensuite) multiplie les risques de séparation. Vérifier aussi les politiques spécifiques de chaque compagnie avant d’acheter : certaines proposent la gratuité du choix de siège à l’enregistrement en ligne, à condition de ne pas être regardant sur la place.
Il reste un paradoxe que peu de passagers réalisent : cette montée des ancillaires s’accompagne d’une forte baisse des tarifs totaux. Ajusté à l’inflation 2025, un aller simple moyen est passé de 310 dollars en 2016 à 187,59 dollars en 2025, soit -40% en neuf ans. Le billet a bel et bien baissé. C’est tout ce qui l’entoure qui a explosé, et c’est précisément là que se joue désormais la vraie guerre des prix.
Sources : nextpit.fr | tourhebdo.com