Fini les selfies devant la vieille ville engloutie sous les groupes de croisiéristes. De plus en plus de voyageurs qui ont connu Kotor il y a cinq ou dix ans garent désormais leur voiture à Cetinje, l’ancienne capitale royale du Monténégro, à une petite quarantaine de minutes de route dans les montagnes. Le constat est unanime chez ceux qui reviennent : la cité fortifiée qu’ils avaient aimée a changé de visage, et pas dans le bon sens.
À retenir
- Pourquoi des paquebots géants détruisent-ils l’écosystème d’une baie considérée comme imprenable ?
- Quel secret les habitants locaux et pêcheurs gardent-ils sur la vraie cause du déclin ?
- Où disparaissent les voyageurs en quête d’authenticité balkanique ?
Kotor, victime de son image de carte postale
Il y a encore dix ans, Kotor se présentait comme un secret bien gardé des Balkans, une baie fjordique nichée entre des sommets calcaires, avec une vieille ville médiévale où l’on pouvait flâner sans se bousculer. Cette réputation a fini par se retourner contre elle. Cette cité médiévale du Monténégro est menacée par le tourisme de masse, ce « trésor caché » ne l’étant en effet plus vraiment.
Le symptôme le plus visible reste l’arrivée massive des paquebots dans une baie historiquement réputée imprenable. Les hauts sommets calcaires des Balkans qui gardaient farouchement ces eaux cristallines voient désormais un panache de fumée se dessiner dans le ciel, tandis qu’un immeuble flottant pénètre dans l’antre : Kotor est aujourd’hui menacée par ceux qu’elle laisse entrer sans en mesurer les dangers. Un guide local et pêcheur, Ivan Krivokapic, le résume sans détour : « Ils détruisent tout, la vue, l’environnement. Le pire, c’est l’été quand il fait chaud. […] Vous sentez vraiment la pollution qu’ils font. »
L’impact ne se limite pas à l’ambiance touristique. L’habitat naturel des poissons est détruit, un constat que dressent tous les pêcheurs de la baie : avant, il y avait beaucoup de poissons, aujourd’hui il y en a de moins en moins chaque année. Le chiffre donne le vertige : un bateau de croisière consomme jusqu’à 150 tonnes de fioul par jour, et à l’arrêt, il émet autant de particules fines qu’un million de voitures. Dans une baie fermée, refermée sur elle-même comme un fjord, cette pollution ne se dissipe pas aussi facilement qu’en pleine mer.
Une fatigue qui touche aussi les habitants et les professionnels
Ana Nives Radovic, à la tête de l’office de tourisme de Kotor, ne cache pas son inquiétude face à cette dépendance croissante au volume plutôt qu’à la qualité de l’accueil. « Et maintenant ? », interroge-t-elle, avant d’ajouter : « Nous courons à notre perte si nous continuons à uniquement rechercher le profit. » Du côté de l’office national du tourisme, on assure travailler sur le sujet, même si les mesures concrètes tardent à se matérialiser sur le terrain.
Ce sentiment d’étouffement se retrouve aussi dans les avis de voyageurs récents, qui pointent des marchés pris d’assaut dès l’arrivée des paquebots. Le marché de Kotor, haut lieu de la vie locale, ne doit surtout pas être visité les jours d’arrivée des paquebots, car l’endroit est rapidement pris d’assaut par les touristes qui débarquent du port. Pour qui cherchait l’authenticité balkanique promise par les guides, la déception est réelle : ruelles saturées, prix qui grimpent, files d’attente pour la moindre photo devant les remparts.
Cetinje, Njeguši et Lovćen : l’échappatoire à moins d’une heure
Face à cette saturation, une bascule s’opère chez les voyageurs les plus attachés au Monténégro authentique : direction l’intérieur des terres, vers Cetinje. Cette petite ville, longtemps capitale du royaume avant de céder ce statut à Podgorica, conserve un charme discret, loin des paquebots. Le trajet s’effectue en approximativement une heure via la fameuse route en serpentin, offrant des vues spectaculaires sur la montagne tout au long du parcours, même si certains itinéraires plus directs permettent de rallier la région en une quarantaine de minutes seulement.
Le passage obligé sur cette route sinueuse est presque un rite initiatique : l’excursion traverse les montagnes du Lovćen et des villages pittoresques monténégrins, en empruntant la fameuse route en lacets qui compte plus de vingt virages serrés offrant des vues panoramiques sur la baie de Kotor. Sur le chemin, beaucoup font halte à Njeguši, minuscule village de montagne. On peut y goûter le jambon fumé traditionnel, du fromage et du vin local. Un forum de voyageurs expérimentés confirme l’intérêt de la boucle complète : après le mausolée de Njegoš, on peut soit revenir vers Kotor, soit poursuivre vers Cetinje pour découvrir un aperçu de l’ancienne capitale du Monténégro, avec ses palais, son monastère et ses anciennes ambassades datant d’avant la Première Guerre mondiale.
Certains professionnels du tourisme local confirment ce basculement des habitudes, en misant sur la demi-journée passée loin de la côte. Pour un séjour prolongé, un trajet vers Njeguši et Cetinje, à environ 45 minutes de Kotor via une route panoramique de montagne offrant des points de vue impressionnants, permet de découvrir un village minuscule réputé pour son jambon et son fromage, avant de rejoindre l’ancienne capitale historique du Monténégro et ses palais royaux. Un habitué du Rick Steves Travel Forum va plus loin en plaçant clairement cette destination en tête de ses recommandations : on peut caser un court trajet vers la belle ancienne capitale de Cetinje en bus, ce qui offre une expérience différente de Kotor, et ce serait son premier choix pour du temps passé hors de la ville lors d’une visite d’une journée.
Un contraste qui dit quelque chose du tourisme balkanique
Le glissement des voyageurs vers l’intérieur des terres n’a rien d’anecdotique. Il illustre une tendance plus large observée dans plusieurs destinations méditerranéennes saturées, de Dubrovnik à Santorin : quand la côte devient invivable, les visiteurs cherchent refuge à quelques kilomètres, là où le rythme reste humain. Cetinje n’a ni le glamour maritime de Kotor ni ses remparts vénitiens spectaculaires, mais elle offre ce que la baie a perdu : le calme, un patrimoine authentique et des habitants qui n’ont pas encore appris à se méfier des touristes.
Reste une réalité que peu de guides mentionnent : cette route de montagne vers Cetinje, avec ses virages en épingle sans glissière, reste techniquement exigeante. Elle compte 25 virages numérotés à 180 degrés et au moins 75 autres virages serrés, avec un mur de roche d’un côté et rien de l’autre. De quoi rappeler que fuir le surtourisme a parfois un prix, celui de sortir de sa zone de confort routière pour gagner en tranquillité.
Sources : directmag.com | community.ricksteves.com