Quarante-cinq minutes de queue. Debout sur le pavé de la Praça Martim Moniz, sous un soleil qui tape fort, à regarder passer des trams bondés comme des sardines en conserve. C’est le rite initiatique du touriste à Lisbonne. Et c’est évitable à cent pour cent.
La scène se répète des centaines de fois par jour : des voyageurs du monde entier, smartphone braqué sur le petit tram jaune qui approche, prêts à se battre pour monter à bord. Les files d’attente à Martim Moniz peuvent dépasser trente minutes, parfois bien davantage. En plein été, avec les croisiéristes qui débarquent par vagues, aux heures de pointe, il n’est pas rare d’attendre une heure ou plus pour monter à bord. Le Lisbonnais qui m’a regardé souffrir en silence, assis sur un banc avec son café, a fini par se lever. « Suis-moi », a-t-il dit. Dix minutes de marche plus tard, j’étais assis côté fenêtre dans un tram à moitié vide.
À retenir
- Un secret vieux comme le tram lui-même pour éviter les foules touristiques
- Deux terminus oubliés qui offrent des expériences radicalement différentes
- Les vrais Lisboètes connaissent un détail que 4,5 millions de visiteurs annuels ignorent
Un siècle sur rails, et toujours aussi mythique
La ligne 28 a été inaugurée en 1914 et relie aujourd’hui la Praça Martim Moniz à Prazeres, dans le quartier de Campo de Ourique, sur un trajet de 7 kilomètres. Cent ans d’existence, et pas question de moderniser les wagons : la ligne 28 est totalement inadaptée aux trams modernes en raison de ses nombreux virages serrés, de ses rues étroites et de ses fortes pentes. Ce que d’autres villes auraient mis sous verre dans un musée, Lisbonne le fait circuler tous les jours. Ces trams de type Remodelado conservent leurs caractéristiques d’origine des années 1930, avec leurs intérieurs en bois poli, leurs cadrans en laiton et leur carrosserie jaune vif.
Le tramway 28 relie Martim Moniz à Prazeres dans le quartier de Campo de Ourique, et entre ces deux points, on traverse littéralement sept siècles d’histoire urbaine. La ligne passe par Graça, l’Alfama, la Baixa, le Chiado et Estrela. La cathédrale Sé surgit entre deux façades d’azulejos, le château São Jorge domine les toits de loin, la Baixa s’étale dans son plan en damier, souvenir du tremblement de terre de 1755. Le trajet complet prend entre 40 et 50 minutes, selon le trafic. C’est long, lent, parfois cahoteux. C’est exactement ce qu’il faut.
Mais voilà le revers de la carte postale. C’est un vrai transport public que 4,5 millions de personnes empruntent chaque année, dont une majorité de Lisboètes qui vont travailler, rentrent faire leurs courses ou rendent visite à leur grand-mère. Quand des centaines de touristes s’y entassent chaque matin pour la photo Instagram, les habitants, eux, attendent le bus.
Le secret du terminus que personne ne connaît
Le truc du Lisbonnais, c’est aussi vieux que la ligne elle-même : plutôt que d’attendre des heures à Martim Moniz, mieux vaut partir du terminus opposé, Campo de Ourique. En embarquant là-bas, dans ce quartier peu touristique, on s’assure une place côté fenêtre et on profite du trajet dans son intégralité.
Campo de Ourique, justement, mérite qu’on s’y attarde. Ce secteur marque la dernière étape de l’itinéraire et, certes moins touristique que le centre-ville, mérite un détour pour son marché emblématique. Le marché de Campo de Ourique est excellent pour un déjeuner, surtout le samedi matin. On y est souvent les seuls touristes dans la salle. Terminus du tram, le quartier est aussi le point de départ d’une Lisbonne que les guides papier survolent : calme, résidentielle, lisboète dans l’âme.
L’autre terminus, celui du côté de Prazeres, réserve une surprise encore moins fréquentée. Le tramway s’arrête face au Cemitério dos Prazeres, construit en 1833 après une épidémie de choléra, qui abrite les sépultures de nombreuses personnalités portugaises, des mausolées impressionnants, des chats en liberté, et une vue imprenable sur le pont du 25 avril. Pas le genre d’endroit qu’on coche en premier sur sa to-do list, mais le genre qu’on raconte ensuite à tout le monde.
Monter malin : les règles non écrites
La direction vers l’ouest est toujours plus chargée en touristes, car ils préfèrent embarquer au terminus de Martim Moniz. C’est là toute l’ironie : en voulant prendre le tram « dans le bon sens », depuis le « bon arrêt », les visiteurs créent eux-mêmes la file d’attente qu’ils déplorent. Partir à l’envers, depuis Campo de Ourique, c’est simplement refuser de jouer ce jeu.
Côté horaires, le principe est simple. Il faut éviter la tranche 10h-14h en été, pic d’affluence absolu où les trams partent bondés et la chaleur devient suffocante. Partir avant 9h ou après 16h change tout. Le premier départ depuis Martim Moniz a lieu vers 5h40 en semaine, 6h45 les dimanches et jours fériés. Les lève-tard peuvent aussi miser sur la fin de journée : passé 19h, le flux touristique reflue, la lumière du soir embrase les façades ocres, et le tram circule infiniment plus sereinement.
Sur la question du billet, évitez d’acheter à bord. En 2026, un ticket acheté auprès du conducteur coûte 3,30 euros en espèces. En chargeant une carte Navegante ou Viva Viagem avant de monter, le tarif tombe à 1,90 euro, voire 1,72 euro en mode zapping. Le pass 24h Carris/Metro à 7,25 euros reste la meilleure option si l’on prévoit de prendre les transports plusieurs fois dans la journée.
Dernière chose que le Lisbonnais m’a glissée en descendant : pour ceux qui veulent simplement vivre l’expérience d’un vieux tram sans la cohue, le tram 24 utilise les mêmes wagons historiques mais n’est jamais bondé. Il ne traverse pas les ruelles de la vieille ville, mais longe le beau quartier de Príncipe Real. Moins photogénique. Nettement plus agréable. Et sans queue, ce qui, après quarante-cinq minutes sur le pavé de Martim Moniz, ressemble à un luxe absolu.
Sources : monlisbonne.com | essencial-portugal.com