Je payais 3 € par bouteille d’eau en terrasse à Rome : un passant m’a montré ce qu’il y avait au coin de chaque rue

Trois euros pour une petite bouteille d’eau en terrasse, près du Colisée ou de la Fontaine de Trévi. Le ticket est classique, presque un rite de passage pour le touriste à Rome. Ce que la majorité des visiteurs ignorent, c’est qu’à quelques mètres de là, un Romain passe sans s’arrêter devant une petite colonne de fonte noire, se penche, boit, et repart. Zéro euro. Eau fraîche garantie.

Ces colonnes s’appellent les nasoni, les « gros nez ». Et elles quadrillent toute la ville.

À retenir

  • 2 500 fontaines publiques gratuites quadrillent Rome, mais les touristes les ignorent complètement
  • Les nasoni existent depuis 1874 et fournissent la même eau que celle des robinets domestiques
  • Il existe une technique précise pour boire aux nasoni sans se mouiller — et les Romains la connaissent

2 500 fontaines, et personne n’en parle dans les guides

Il existe entre 2 500 et 2 800 nasoni à Rome, qui fournissent gratuitement de l’eau potable à la population. Pour mettre ce chiffre en perspective : c’est en moyenne une fontaine tous les 200 mètres dans le centre historique. Dans le seul centre historique, on en recense plus de 200, qui, avec 90 fontaines et fontaines artistiques, alimentent la ville en eau potable 24 heures sur 24.

La plupart des touristes ne le savent pas, mais cette possibilité existe depuis 1874. Cette année-là, la mairie de Rome fit réaliser plusieurs fontaines publiques : l’histoire des fameux « nasoni » en fonte était lancée. Le nom vient de la forme du robinet, courbé comme un grand appendice nasal, d’où l’eau s’écoule en filet continu. Leur hauteur oscille entre 90 cm et 120 cm, pour un poids d’environ 100 kilos.

L’idée de départ n’était pas poétique : outre le bénéfice social d’offrir de l’eau potable aux citoyens, les nasoni servent de valves de ventilation pour le réseau hydraulique romain. L’eau en mouvement constant empêche la stagnation dans les canalisations, ce qui éviterait autrement la prolifération de bactéries. l’eau coule pour une raison d’ingénierie, pas par générosité désordonnée.

Et pour ceux qui s’inquiètent du gaspillage : seulement 1 % de l’eau est « perdue » à cause du fonctionnement continu des nasoni, contre près de 50 % perdue à cause des vieilles canalisations fuyantes du réseau. L’ennemi de l’eau romaine n’est pas le gros nez en fonte.

De l’eau d’aqueduc, au sens littéral du terme

Rome détient une réputation enviable pour la quantité et la qualité de son eau potable, qui provient principalement de sources montagneuses. Ce n’est pas un argument marketing : l’eau qui sort des nasoni est la même que celle distribuée dans les foyers romains, et donc parfaitement propre à la consommation.

L’histoire de cette eau remonte bien au-delà du XIXe siècle. Ce ne sont pas un mais onze aqueducs qui furent construits sur des dizaines de kilomètres pour la capitale de l’Empire, entre le 4e siècle av. J.-C. et le 3e siècle ap. J.-C. Des milliers de m³ d’eau arrivaient ainsi chaque jour jusqu’à Rome, uniquement grâce au phénomène de gravité, avec une pente constante, des chambres de décantation, des siphons et des arcades aériennes pour traverser les vallées. Aujourd’hui encore, l’eau acheminée vers la métropole provient en partie du lac de Bracciano, situé à 30 km, via un long aqueduc construit par les anciens Romains, restauré aux XVIIe et XVIIIe siècles.

L’autorité sanitaire locale a conclu dans un rapport annuel que la qualité de l’eau distribuée aux citoyens romains est suffisante pour affirmer « qu’il n’y a pas de raison de préférer l’eau en bouteille, sinon exclusivement par goût personnel ». Un verdict qui prend une autre dimension quand on se souvient qu’on paye 3 euros la bouteille à 50 mètres.

Comment boire comme un Romain

La technique n’est pas immédiate. On peut reconnaître un touriste d’un Romain rien qu’à la façon dont il boit à la fontaine. La majorité des visiteurs approchent leur bouche du filet d’eau qui coule vers le bas, résultat : chemise mouillée et déception. La bonne méthode : la plupart des nasoni possèdent un petit trou sur le dessus du bec, permettant de boire plus facilement en bouchant le trou du bas avec son doigt pour forcer l’eau à jaillir vers le haut. L’eau monte alors en jet propre, parfait pour s’y abreuver directement. On peut aussi tout simplement remplir une gourde sous le filet inférieur.

Pour ceux qui veulent explorer la ville gourde à la main sans craindre la panne sèche, une application mobile permet de localiser les points d’approvisionnement en eau les plus proches, notamment les nasoni, les fontaines à boire et les « Water Houses ». Il s’agit de l’application Acquea (anciennement Waidy WOW), développée par ACEA, le gestionnaire de l’eau à Rome. Elle cartographie plus de 150 000 points d’eau répartis sur le territoire national et européen, principalement à Rome et dans le centre de l’Italie, et décrit les propriétés de l’eau de chaque point.

Quelques exceptions méritent l’attention : depuis 2022, des distributeurs proposent même de l’eau pétillante gratuite en certains endroits de la ville. Près du Colisée notamment, une fontaine modernisée offre de l’eau pétillante et des prises de recharge pour téléphone.

Le paradoxe romain : l’eau la plus accessible d’Europe, la bouteille la plus achetée d’Italie

La terrasse qui facture 3 euros une bouteille n’est pas hors-la-loi, mais elle compte sur votre ignorance. Ne pas s’asseoir en terrasse évite les prix gonflés : commander au comptoir, « al banco », permet de payer un café 1 € au lieu de 3 € en salle. Le même raisonnement vaut pour l’eau. En supermarché, une bouteille de 1,5 litre coûte entre 40 et 70 centimes selon la marque. En terrasse touristique, on peut multiplier ce tarif par cinq à sept.

Le plus piquant dans tout cela : malgré l’abondance de fontaines publiques, l’Italie figure parmi les premiers pays européens en termes de consommation d’eau en bouteille, et troisième dans le monde. Les Romains eux-mêmes ne sont pas exempts de cette contradiction : l’eau en bouteille reste de rigueur sur les tables romaines. Dans les restaurants, les Romains ne demandent jamais de carafe d’eau, pour eux, boire une bonne eau, c’est comme manger des produits de qualité auxquels ils tiennent quotidiennement. Résultat : ils boivent leur eau gratuite dans la rue, et payent une bouteille à table.

En 2024, ACEA a célébré le 150e anniversaire des nasoni. Pour l’occasion, trois nouvelles fontaines ont été installées près du Colisée, pour maintenir la tradition vivante et garantir que ces fontaines restent une ressource précieuse pour les générations futures. Quant aux trois exemplaires d’origine, ceux dotés de trois becs en forme de têtes de dragon, ils se trouvent Piazza della Rotonda (devant le Panthéon), Via delle Tre Cannelle et Via di San Teodoro, derrière le Forum romain. Le plus vieux robinet de Rome gratuit, à deux pas des sites les plus visités du monde.