On pense qu’il faut y mettre le prix pour voir les maisons suspendues au-dessus du vide, pourtant ce train de banlieue au départ de Madrid y mène en 1h

Une heure de train depuis Madrid Atocha, un billet parfois trouvé sous les 15 euros, et voilà des balcons de bois suspendus au-dessus d’une gorge vertigineuse, sans avoir dépensé une fortune pour un voyage lointain. Cuenca, ville médiévale de Castille-La Manche, doit sa renommée à ses Casas Colgadas, ces maisons accrochées à flanc de falaise qui semblent narguer le vide depuis des siècles. Et contrairement à ce qu’on imagine souvent pour ce genre de spectacle, il ne s’agit ni du Pérou ni d’un trek en haute montagne, mais d’une escapade accessible en train régional depuis la capitale espagnole.

À retenir

  • Un trajet AVE de moins d’une heure relie Madrid aux maisons les plus vertigineuses d’Espagne
  • Ces balcons suspendus que l’on croit millénaires cachent une surprise architectural datant de 1927
  • Un musée d’art abstrait des années 1960 s’est glissé dans ces demeures médiévales, créant un contraste surréaliste

Un TGV espagnol qui dessert une carte postale

Renfe, l’opérateur ferroviaire national espagnol, fait circuler plusieurs trains AVE quotidiens entre Madrid Atocha et la gare de Cuenca Fernando Zóbel. Les horaires indiquent des trajets AVE réalisés en 54 minutes, 55 minutes, voire 59 minutes selon les créneaux de départ. Un trajet régional plus lent existe aussi, mais il grimpe alors à plus de trois heures. Le contraste est frappant : même distance, même destination, mais un choix qui multiplie le temps de trajet par trois si l’on opte pour l’option économique.

La durée moyenne du trajet direct tourne autour d’une heure à une heure cinq selon le service, pour un billet dont le prix démarre autour de 7 à 12 euros si l’on réserve à l’avance. Un détail amusant à connaître avant de se rendre à la gare : sur certains services, le train affiche Alicante comme destination finale sur le tableau des départs, alors qu’il marque bien un arrêt à Cuenca en cours de route. De quoi semer la confusion chez les voyageurs pressés qui scrutent l’écran d’affichage sans trouver le nom de leur destination.

La gare Fernando Zóbel, elle, se situe légèrement à l’écart du centre historique. Elle se trouve à l’extérieur de la vieille ville, mais des lignes de bus locales ou des taxis permettent de rejoindre facilement le cœur historique. Comptez une dizaine de minutes supplémentaires pour atteindre les ruelles pavées où logent les fameuses maisons suspendues.

Des maisons qui défient la gravité depuis le Moyen Âge

Le nom intrigue autant que le spectacle. Les Casas Colgadas forment un ensemble de résidences du XVe siècle perchées au bord de la gorge du Huécar, au cœur de la vieille ville de Cuenca. Leur allure singulière tient à un principe architectural simple mais spectaculaire : des bâtiments qui s’étendent vers l’extérieur depuis la falaise, soutenus par de robustes poutres de bois.

Un détail surprend souvent les visiteurs les plus attentifs : les balcons emblématiques qui donnent leur nom aux maisons ne sont pas d’origine. Aussi curieux que cela puisse paraître, les balcons suspendus ont été construits bien après la maison elle-même, installés seulement en 1927. l’image la plus photographiée d’Espagne, celle qui orne cartes postales et guides touristiques, date en réalité de l’entre-deux-guerres, et non du Moyen Âge comme on pourrait le croire au premier regard.

Le temps a fait son œuvre sur cet ensemble jadis bien plus vaste. Beaucoup de ces constructions ont été démolies ou se sont effondrées, si bien qu’il n’en reste aujourd’hui que trois : la Casa de la Sirena et les deux Casas de los Reyes, rachetées par la municipalité de Cuenca dans les années 1920 pour être restaurées. Trois bâtisses seulement pour porter tout le mythe d’une ville entière, c’est peu, mais l’effet visuel suffit largement à justifier le déplacement.

Un musée d’art abstrait niché dans le vide

L’histoire prend un tournant inattendu en pleine dictature franquiste. En 1966, le peintre philippino-espagnol Fernando Zóbel installe le premier musée d’art abstrait d’Espagne directement dans les Casas Colgadas, exposant Tàpies, Chillida, Saura ou Millares dans ces maisons médiévales suspendues au-dessus d’une gorge, en plein régime franquiste, un geste qui révèle l’autre visage de Cuenca : une ville capable de transformer son patrimoine physique en vitrine d’une ambition culturelle résolument contemporaine. Difficile d’imaginer plus grand écart stylistique que ces toiles abstraites accrochées entre des murs vieux de six siècles.

La reconnaissance officielle a suivi, mais tardivement. Ce n’est finalement que le 25 octobre 2016 que les Casas Colgadas ont été déclarées Bien d’Intérêt Culturel, un classement national qui vient compléter une distinction plus large obtenue vingt ans plus tôt : la vieille ville fortifiée de Cuenca est inscrite au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 1996, soit 23 hectares d’un tissu urbain médiéval remarquablement préservé.

Une ville qui attire sans écraser

Cuenca reste modeste par la taille, ce qui participe à son charme. La ville compte aujourd’hui environ 53 000 habitants et reçoit près de 450 000 visiteurs par an, un ratio qui reste raisonnable comparé à des sites comme Tolède ou Ségovie, souvent saturés en haute saison. Pour admirer les maisons suspendues sous leur meilleur jour, mieux vaut viser la fin d’après-midi : le meilleur point de vue se trouve depuis le milieu du pont San Pablo, surtout quand la lumière dorée illumine les façades et les balcons en bois.

Reste une question pratique pour qui planifie sa journée depuis Madrid : avec un aller-retour possible en moins de deux heures de train cumulées, Cuenca se prête parfaitement à une excursion sur une seule journée, sans nuitée obligatoire. Un aller matinal, quelques heures pour arpenter le musée d’art abstrait, traverser le pont San Pablo et s’attarder sur les gorges du Huécar, puis un retour en fin d’après-midi. De quoi transformer un city-trip madrilène en double découverte, sans avoir à réserver de vol ni à sortir sa carte bancaire pour un budget qui dépasserait celui d’un week-end classique en France.