Trente minutes de traversée, et le prix des vacances change de visage. C’est le nouveau réflexe de nombreux voyageurs qui, après des années fidèles à Corfou, embarquent désormais sur les hydroglisseurs qui filent vers Saranda, sur la côte albanaise. Même mer Ionienne, même lumière, mais une addition nettement plus légère et des plages encore loin de la saturation estivale.
Le basculement ne doit rien au hasard. Corfou, l’une des îles grecques les plus courues, concentre l’essentiel de son affluence sur juillet et août, quand les touristes viennent visiter l’île, arrivant par avion ou par bateau de Grèce, de France et du monde entier. Les témoignages de voyageurs déçus se multiplient sur les forums : déchets qui s’accumulent, plages bondées, prix jugés disproportionnés pour des prestations parfois décevantes. Un habitué de Tripadvisor résume sans détour son expérience : « la ville est sale, pollution, des déchets partout des poubelles qui débordent ». D’autres avis restent plus nuancés, saluant la beauté de certaines criques ou de la vieille ville vénitienne, mais le constat général converge : l’île sature, et cela se paie.
À retenir
- Pourquoi les habitués de Corfou jettent l’ancre ailleurs après des années de loyauté
- Le détail qui fait basculer le calcul économique des vacanciers entre deux rives
- La stratégie inattendue de Corfou qui a chassé sa base clientèle historique
Corfou, entre vieille ville sous pression et virage vers le tourisme de luxe
Face à cette pression, les autorités locales et les investisseurs ont choisi une stratégie assez inattendue : miser sur le haut de gamme plutôt que sur la régulation des flux. Depuis quelques années, les investissements dans de nouveaux hôtels 5 étoiles ont explosé, passant de 10 hôtels luxueux en 2012 à 33 aujourd’hui. L’idée est limpide : privilégier moins d’arrivées mais une meilleure qualité d’expérience, en orientant le tourisme vers des segments plus haut de gamme pour gérer le nombre de visiteurs tout en créant un modèle de durabilité. Une réponse au surtourisme qui, mécaniquement, exclut une partie de la clientèle habituelle, celle des familles et des voyageurs à budget modéré qui constituaient historiquement le socle de la fréquentation corfiote.
Ce glissement vers le luxe n’est pas propre à Corfou. La Grèce entière absorbe les effets collatéraux du succès touristique. Les résidents grecs sont les plus impactés selon la New Economics Foundation, avec des flux touristiques qui ont fait grimper les loyers annuels de 342 euros depuis 2019, une hausse qui dépasse largement celle observée en Espagne, au Portugal ou en Italie. Un effet domino qui touche aussi le portefeuille des vacanciers, via des prix de restauration et d’hébergement tirés vers le haut sur l’ensemble de l’île.
Saranda, la rivale albanaise à trente minutes de bateau
De l’autre côté du détroit, à peine visible depuis les hauteurs de Corfou-ville, la riviera albanaise a longtemps vécu dans l’ombre de sa célèbre voisine. Ce n’est plus vraiment le cas. Depuis Saranda, en Albanie, un ferry rapide dépose les voyageurs à Corfou en 30 minutes, une liaison qui fonctionne aussi très bien dans le sens inverse, et que des milliers de touristes emploient désormais pour découvrir les deux rives sans complication administrative. L’entrée des touristes en Albanie est facilitée par l’absence de visa nécessaire, un détail qui a largement contribué à démocratiser l’aller-retour.
Le décor n’a rien d’un plan B au rabais. Saranda s’est imposée comme un hub touristique important sur la côte sud albanaise, devenu une station qui attire aussi bien les Albanais que les étrangers grâce à sa beauté naturelle et ses plages magnifiques. À quelques minutes en bus ou en voiture, Ksamil aligne des criques aux eaux turquoise qui n’ont rien à envier aux plus belles plages corfiotes, et le site archéologique de Butrint, classé à l’Unesco, complète l’offre culturelle. Ce n’est pas un hasard si de plus en plus d’agences francophones construisent désormais des circuits qui associent les deux destinations plutôt que de les opposer.
Le contraste tarifaire, lui, reste le principal argument. Un couple ayant comparé les deux rives sur un forum de voyage note que la traversée continentale, bien moins chère que certaines liaisons intra-grecques, permet de faire l’aller-retour Corfou-Igoumenitsa pour 62 euros à deux avec la voiture, contre 150 euros pour une traversée jugée décevante. Ce type d’écart, répété sur l’hébergement et la restauration, explique pourquoi de nombreux vacanciers réorganisent désormais leur séjour autour de la rive albanaise, en ne consacrant que deux ou trois jours à Corfou.
Une bascule qui n’efface pas Corfou, mais rebat les cartes
Il serait faux de dire que Corfou se vide. L’île continue d’attirer des visiteurs venus chercher son patrimoine vénitien, ses monastères perchés et le souvenir de l’impératrice Sissi, qui y fit bâtir son palais de l’Achilleion. Mais le rapport de force change discrètement : Saranda et sa riviera ne sont plus perçues comme une simple excursion d’une journée, mais comme une destination à part entière, capable de capter plusieurs nuitées qui, il y a dix ans, restaient acquises à la Grèce.
Le paradoxe guette pourtant l’Albanie elle-même. Un blogueur ayant sillonné la région depuis des années observait déjà que Saranda est devenu le premier port dans lequel s’arrêtent les bateaux de croisière en Albanie, si bien qu’au mois d’août, la ville attire des millions de touristes. La rive d’à côté, séduisante justement parce qu’elle échappait encore à la foule, commence donc à connaître ses propres pics de fréquentation en plein été. Le report de flux ne résout rien structurellement : il déplace simplement, pour quelques années encore, le problème d’une rive vers l’autre.
Sources : balkans.courriers.info | tripadvisor.com