Depuis que j’ai découvert cette région de Sardaigne, je sais que je ne remettrai plus jamais les pieds sur la Costa Smeralda

L’Ogliastra n’a rien à voir avec les yachts de Porto Cervo ni les prix à quatre chiffres des boîtes de nuit de la Costa Smeralda. Cette province du centre-est sarde, coincée entre le massif du Gennargentu et la mer Tyrrhénienne, offre des criques d’un blanc calcaire vertigineux, des villages où l’on compte encore les centenaires par dizaines, et une addition qui n’a jamais rien à voir avec celle d’un dîner à Porto Cervo. C’est cette bascule, entre le clinquant du nord-est et la sobriété presque rugueuse de l’est sarde, qui pousse de plus en plus de voyageurs à changer complètement d’itinéraire.

À retenir

  • Une région si préservée qu’elle n’a pas un seul aéroport fonctionnel
  • Les centenaires y sont si nombreux que la gérontologie s’y intéresse
  • Des falaises de 450 mètres qui plongent dans des gorges souterraines spectaculaires

La Costa Smeralda, vitrine du luxe et de ses excès

Porto Cervo et Porto Rotondo, les deux stations phares de la Costa Smeralda, se sont construites depuis les années 1960 sur un modèle unique : celui du glamour international, des yachts amarrés à touche-touche et des prix qui découragent le voyageur moyen. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : un repas dans un restaurant gastronomique coûte entre 80 et 150 euros, et une nuit dans un hôtel 5 étoiles démarre à 300 euros. Certains guides de voyage recommandent même explicitement d’éviter la haute saison et les zones touristiques comme la Costa Smeralda pour ne pas voir son budget exploser.

Le tourisme y reste concentré et institutionnalisé, presque théâtral. La région organise chaque année son propre prix littéraire, le Costa Smeralda Award, sous l’égide du Consortium local et de la mairie d’Arzachena, une manière pour ce territoire de cultiver son image de destination huppée et internationale. Rien de choquant en soi, mais cela résume assez bien l’esprit du lieu : une bulle dorée, pensée pour une clientèle très ciblée, où l’authenticité sarde se dilue dans le marketing du luxe.

Ce n’est pas non plus un hasard si un paquebot de croisière de 337 mètres de long, capable d’accueillir plus de 6 500 passagers, porte le nom de Costa Smeralda. Le navire, lancé en 2019, incarne à sa façon cette démesure : chaque pont y est nommé d’après une ville italienne, de Florence à Palerme, comme un condensé kitsch de dolce vita conçu pour l’export. La région elle-même vit un peu sur ce modèle, celui d’une Italie fantasmée plus que vécue.

L’Ogliastra, l’île dans l’île qui a échappé au béton

À deux heures de route d’Olbia et de Cagliari, l’Ogliastra occupe une place à part sur l’île. C’est l’une des zones les moins peuplées d’Italie avec 56 000 habitants, ce qui explique qu’on l’appelle « l’île dans l’île ». Le relief a fait le travail que les promoteurs immobiliers n’ont jamais pu accomplir ailleurs : dans les années 1970-1980, quelques resorts ont bien vu le jour au sud de Santa Maria Navarrese, mais la coquille calcaire de l’île a vite douché les velléités bétonnières. Résultat, des dizaines de kilomètres de côte sont restées quasiment vierges, accessibles seulement par bateau ou après des heures de marche.

Le point d’orgue de cette géographie sauvage, c’est le golfe d’Orosei. La côte de Baunei est célèbre pour ses criques accessibles principalement par la mer ou après des randonnées exigeantes, ce qui a permis de les préserver, avec des joyaux comme Cala Goloritzé, reconnaissable à son arche naturelle, ou encore Cala Mariolu et Cala Luna. Pour les amateurs de sensations plus terrestres, les gorges de Su Gorropu proposent une autre forme de vertige : profondes de 450 mètres, elles s’arpentent sur des itinéraires de 14 kilomètres, pour 5 euros l’entrée. À l’intérieur des terres, la grotte de Su Marmuri, près du village d’Ulassai, complète le tableau souterrain de la région.

Ce territoire cultive aussi une longévité remarquable. La province détient, selon les données démographiques locales, le record du nombre de centenaires en Italie, un fait qui intrigue les chercheurs en gérontologie depuis des années et qui en dit long sur un mode de vie resté proche de la terre, du pastoralisme et d’une alimentation frugale. On est loin des paillettes du nord-est, mais nettement plus proche d’une certaine idée de la Sardaigne éternelle.

Pourquoi ce basculement séduit de plus en plus de voyageurs

L’attractivité de la Sardaigne dans son ensemble n’a jamais été aussi forte. L’île figure pour la première fois dans la liste « Best in Travel 2026 » de Lonely Planet, qui la classe parmi les 25 meilleures destinations au monde. Mais cette reconnaissance profite surtout au nord, à la Gallura et à ses hôtels 5 étoiles multipliant les distinctions internationales. L’Ogliastra, elle, avance sur un tempo différent, celui du tourisme écoresponsable, respectueux des traditions et de la nature, sans grande campagne marketing derrière.

L’accès reste d’ailleurs le principal frein, et c’est sans doute ce qui préserve la région. Il n’existe pas d’aéroport digne de ce nom sur place : la piste de Tortolì a connu des années d’ouvertures et de fermetures saisonnières faute de financement suffisant, obligeant la plupart des visiteurs à passer par Cagliari ou Olbia puis à louer une voiture pour deux heures de route. Un vrai contraste avec la Costa Smeralda, desservie par son propre aéroport et bientôt reliée à New York en vol direct dès mai 2026 par Delta Air Lines.

Pour les Français en quête d’alternatives, l’arrivée de nouvelles liaisons maritimes change aussi la donne. Corsica Ferries a ouvert depuis novembre 2025 une ligne Toulon-Propriano permettant de combiner Corse et Sardaigne via Ajaccio-Porto Torres, une traversée de quatre heures qui ouvre un itinéraire bi-insulaire jusque-là peu exploité. De quoi rejoindre l’île sans passer par la case avion, ni par la case Costa Smeralda, et filer directement vers l’est sauvage, celui où les falaises plongent dans une mer encore largement épargnée par les paillettes.