À Tokyo, un détail au sol peut éviter un impair mémorable : un marquage rose sur le quai, avant 9h30, signale une voiture réservée aux femmes. Passé cette heure, la plupart des lignes rouvrent ce wagon à tous les passagers, hommes compris. C’est cette bascule horaire, propre à chaque ligne et parfois méconnue même des habitués, qui piège régulièrement les touristes pressés de sauter dans le premier train disponible.
Le système n’a rien d’anecdotique. Tokyo Metro a mis en place des voitures réservées aux femmes durant les heures de pointe du matin afin de permettre aux femmes et aux enfants de moins de 12 ans de voyager en se sentant en toute sécurité. L’emplacement de ces voitures est marqué sur le quai avec l’indication « Réservé aux femmes ». Et la fenêtre horaire est précise : la période de pointe du matin s’étend du premier train de la journée jusqu’à 9 h 30 environ, cette plage variant en fonction de la ligne et de son exploitation.
À retenir
- Pourquoi Tokyo a-t-elle décidé de marquer certains wagons en rose il y a plus d’un siècle ?
- Quel détail simple sur le quai permet de repérer ces voitures sans parler japonais ?
- Comment le système a-t-il évolué depuis 2026 pour mieux protéger les voyageuses ?
Le chikan, ce fléau qui a tout déclenché
Derrière ce wagon rose se cache un problème social que le Japon a longtemps eu du mal à nommer publiquement : le chikan, terme désignant les attouchements non consentis dans les transports bondés. Les chiffres qui ont poussé à agir sont saisissants. Une enquête de la police de Tokyo avait révélé que les deux tiers des femmes de 20 à 40 ans étaient victimes d’attouchements, dans la majorité des cas, le matin entre 7h et 9h. Un pic de plaintes a fini de convaincre les autorités : en 2005, les complaintes de touching et autres crimes sexuels comme des photos obscènes ont atteint un record de 2 201 à Tokyo, presque le triple par rapport aux 778 plaintes de 1996, dont un tiers déposées par des collégiennes.
La riposte s’est construite par étapes, ligne par ligne, plutôt que par décret unique. Dès 2000, sur une ligne entre le centre de Tokyo et les cités dortoirs de l’ouest de l’agglomération, ces wagons ont été instaurés en fin de soirée, puis sur l’ensemble de la soirée et finalement aux heures de pointe. En juillet 2001, l’East Japan Railway Company a suivi le même exemple sur la ligne Saikyō, reliant Tokyo à la préfecture de Saitama et réputée pour les attouchements qui s’y produisaient dans les transports saturés. Il faudra attendre 2005 pour que la majorité des compagnies tokyoïtes s’alignent, sous la pression conjuguée des associations et de l’inefficacité des sanctions classiques : dans le secteur de Tokyo, les sociétés avaient résisté à ce changement pour des raisons logistiques et de crainte que les voitures mixtes ne deviennent surpeuplées, mais en 2005, elles ont ouvert des voitures pour femmes aux heures de pointe, après une campagne de sensibilisation et l’inefficacité des mesures majorant les pénalités des contrevenants.
Ce qui frappe, c’est que l’idée n’est pas née dans les années 2000. Elle a une histoire bien plus ancienne et presque oubliée : les plus vieux dispositifs remontent à 1912 sur la ligne Chuo, à Tokyo, où le concept était surtout de séparer les élèves des hommes durant les heures de pointe, afin de prévenir les attouchements. De plus, de protéger les mœurs. Un siècle plus tard, la couleur a changé de sens : ces wagons étaient à l’époque appelés « hana densha » (train fleur), et sont désormais indiqués par l’inscription 女性専用 « Women only ».
Un code couleur à connaître avant de monter
Repérer ces voitures ne demande pas de parler japonais, juste d’ouvrir l’œil. Le rose est partout : pink floor markings, pink station notices, and pink stickers on the train doors balisent le quai avant même l’arrivée du train. Les horaires, eux, varient sensiblement d’une compagnie à l’autre. Sur la plupart des lignes, la plage se limite au rush hour du matin en semaine, environ de 7h00 à 9h30, mais certains réseaux étendent le dispositif au soir ou même en continu.
Trois cas de figure permettent d’y voir plus clair :
- Le matin, jusqu’à 9h30 environ : c’est la règle la plus répandue à Tokyo, sur des lignes très fréquentées comme la Chūō ou la Saikyō.
- Le soir, entre 17h et 20-21h : appliqué sur certaines lignes seulement, notamment celles reliant Tokyo aux banlieues dortoirs.
- Toute la journée : plus rare à Tokyo, mais fréquent à Osaka, où Hankyu est devenue la première société à établir des compartiments pour femmes pendant la journée entière.
Une nuance rassure les voyageurs pris en faute : personne ne finit au poste pour une erreur de wagon. Si un homme monte par accident dans une voiture réservée aux femmes pendant les horaires concernés, le personnel ou d’autres passagers lui demanderont simplement de changer de voiture à l’arrêt suivant, la signalétique étant suffisamment visible pour éviter ce genre de situation en général. Autre point utile pour les familles ou les voyageurs en situation de handicap : les voitures « réservées aux femmes » peuvent aussi être utilisées par les enfants de moins de 12 ans, les personnes handicapées et leurs accompagnants.
Un dispositif qui continue d’évoluer, entre extension nocturne et débat non résolu
Le système n’est pas figé dans le marbre de 2005. Il y a quelques mois, Tokyo Metro a décidé d’élargir sa protection au-delà des seules heures de pointe. Depuis avril 2026, Tokyo Metro a étendu les horaires des voitures réservées aux femmes jusqu’à 23 heures, contre une plage limitée aux heures de pointe auparavant, une extension qui vise directement les voyageuses solos rentrant après une sortie nocturne. Un ajustement logique quand on sait que le harcèlement ne s’arrête pas à 9h31.
Le sujet continue toutefois de diviser, y compris parmi celles qu’il est censé protéger. Certaines saluent un filet de sécurité bienvenu : les voitures réservées aux femmes sont favorablement accueillies par certaines, satisfaites d’être à l’abri des auteurs d’attouchements et de diverses odeurs. D’autres pointent une limite structurelle du dispositif, cantonné à une portion réduite de la journée sur la plupart des lignes, ce qui laisse un angle mort le reste du temps sur un réseau qui reste, quelle que soit l’heure, l’un des plus denses au monde. Le Japon n’a d’ailleurs pas inventé le concept tout seul : des wagons similaires existent aussi en Inde, en Malaisie ou au Brésil, où pour les trains à six voitures, une voiture est marquée en rose comme réservée exclusivement aux femmes, du lundi au vendredi entre 6h et 9h et entre 17h et 20h. À Tokyo, retenir la couleur rose et l’heure de 9h30 suffit largement à éviter le petit malaise du wagon mal choisi.
Sources : franceinfo.fr | danayao.com