On se rue tous sur la calanque de Sugiton l’été, sauf les Marseillais qui filent sur cette côte voisine restée libre et gratuite

Cet été encore, le même scénario se répète. Des milliers de visiteurs convergent vers la calanque de Sugiton, QR code en poche, après avoir décroché leur précieux sésame en ligne. La calanque applique un quota de 400 personnes par jour. Pendant ce temps, les Marseillais qui connaissent leur ville filent vers l’ouest, direction la Côte Bleue, un littoral de 28 kilomètres qui ne demande ni réservation, ni application, ni réveil à 9h pile pour espérer un créneau.

À retenir

  • Sugiton étrangle son succès avec des réservations obligatoires et des quotas stricts
  • Les Marseillais se ruent vers une alternative oubliée des touristes : la Côte Bleue
  • Un secret de train local transforme le littoral en randonnée côtière à prix dérisoire

Sugiton : le paradis sous contrôle

La situation de Sugiton est devenue le symbole du surtourisme à la française. La calanque est surfréquentée en été, avec des pics observés de 2 500 visiteurs par jour. Cette surfréquentation provoque un phénomène d’érosion très marquée : sous l’effet des pas répétés des visiteurs, la terre glisse en direction de la plage. Cette disparition du sol menace la pinède : les racines des vieux arbres sont mises à nu et les jeunes végétaux ne peuvent pas pousser.

Face à ce constat, le Parc national a mis en place un système de réservation. Expérimentée pour la première fois en 2022, la réservation Sugiton permet de réunir les conditions favorables au ralentissement de l’érosion et à la régénération naturelle des milieux. Les visiteurs ont également apprécié de (re)découvrir la calanque dans des conditions apaisées. Le conseil d’administration du Parc national a ainsi décidé de reconduire la mesure jusqu’à 2027. Pour 2026 concrètement, la réservation sera obligatoire les 20 et 21 juin, puis tous les jours du 27 juin au 30 août, avant un retour les week-ends des 5-6 et 12-13 septembre.

La procédure, gratuite, est néanmoins exigeante : les réservations pour le jour J ouvrent à J-3, 9h et se clôturent à J-1, 18h. Une fois la réservation effectuée, vous recevez un email de confirmation. Cet email doit être montré à votre arrivée dans la calanque. Ajoutez à cela le risque d’annulation sèche en cas de vent : la région de Marseille est soumise au Mistral, avec des jours de fermetures du massif pour risque d’incendie. Dans ce cas, les réservations sont annulées sans possibilités de reporter à une date ultérieure. Pour un touriste de passage qui a organisé ses vacances des mois à l’avance, la pilule peut être amère.

À l’ouest, rien de nouveau, et c’est exactement ce qu’on cherche

Les plages de la Côte Bleue sont moins connues que les calanques de Marseille et de Cassis. Pourtant, les Marseillais aiment autant les plages de l’ouest que celles de l’est, et les plus chanceux ont un cabanon dans l’une des calanques de la Côte Bleue. Ce bout de littoral commence à peine après le quartier de l’Estaque et s’étire vers Martigues, composé d’une succession de calanques calcaires, abritant de petits ports et des plages ou criques parfois difficiles d’accès.

Figuerolles, La Vesse, Niolon, Jonquier, Méjean, Figuière, la Redonne… On dénombre une quinzaine de calanques sur la Côte Bleue. Aucune ne nécessite de réservation. Aucune n’impose de quota. Ce qui les rend un peu moins accessibles tient à leur géographie même : la première partie de la Côte, de la sortie de l’Estaque jusqu’à Carry-le-Rouet, est très accidentée. Les routes sont peu nombreuses et les accès sont assez difficiles. C’est précisément cet obstacle naturel qui joue le rôle de filtre là où Sugiton a besoin d’une application web.

La grande différence avec les calanques du Parc national, c’est aussi la protection foncière qui garantit que ce coin restera libre de toute construction. Afin d’empêcher l’urbanisation de cette partie du littoral, les deux municipalités interdirent toute construction sur ces terrains. Vers 1980, le Conservatoire du littoral devient propriétaire d’une partie des terrains. En 2006, les falaises de Niolon ont été classées comme site Natura 2000. Pas d’hôtel, pas de beach-club, pas de snack bar avec Wifi. Juste la garrigue, les pins et la mer.

Le train comme passeport secret

L’accès à la Côte Bleue recèle une astuce que les locaux connaissent bien. La particularité des calanques de la Côte Bleue, c’est qu’elles sont en grande majorité le long de la ligne ferroviaire Marseille-Miramas. Deux stations desservent les principales calanques : la gare de Niolon et la gare d’Ensuès-la-Redonne. La ligne TER dessert en moyenne chaque heure les gares, et toutes les 30 minutes en heure de pointe. Avec le Pass Côte Bleue, il est possible de voyager en TER autant que l’on veut pendant toute une journée sur la Côte Bleue pour 10 € en solo ou 15 € en duo. Difficile de trouver moins cher comme billet d’entrée vers un littoral préservé.

Une fois descendu du train à Niolon, le sentier des Douaniers (GR 51) s’ouvre sur une randonnée qui enchaîne les criques. Le circuit Niolon-La Redonne est certainement l’un des plus populaires. Le sentier part de la gare de Niolon et traverse de nombreuses calanques (Érevine, Méjean, Figuières, les Anthénors…) jusqu’à La Redonne où il est possible de reprendre le train. Comptez environ 3 heures de marche avec quelques passages difficiles.

La calanque de Niolon elle-même est un micro-monde à part. Seuls quelques locaux ont la chance d’habiter dans ce petit port authentique, au creux d’une calanque de la Côte Bleue. Et c’est ce qui fait tout son charme : un endroit encore préservé, quelques cabanons de pêche et des maisons au bord de l’eau. Un peu plus loin sur le sentier, la calanque de l’Érevine, avec ses eaux turquoises et sa vue sur l’île de l’Érevine d’un côté et le viaduc de l’autre, ne déçoit jamais après une heure de marche.

Le détail qui illustre à lui seul le contraste avec Sugiton : dans les criques comme Niolon, La Redonne et Carro, certaines familles possèdent un cabanon depuis plusieurs générations. C’est dans ce cabanon que familles et amis se retrouvent pour partager des apéritifs, des parties de pétanque, des siestes au son des cigales et des parties de cartes. Un art de vivre simple, mais qui devient de plus en plus rare avec l’urbanisation. On est loin du touriste qui a réservé son créneau trois jours à l’avance et guette les notifications d’annulation.

Ce que la Côte Bleue ne donnera pas

Soyons honnêtes : la Côte Bleue n’est pas Sugiton. L’eau n’y atteint pas le même bleu surnaturel que dans les calanques du Parc national, les falaises sont moins vertigineuses et le fameux « Torpilleur » de Sugiton, ce rocher en forme de navire de guerre qui trône au milieu de la crique, n’a pas son équivalent. Sormiou reste l’exception parmi les calanques : là où la plupart n’offrent qu’un ruban de galets, elle déploie une vraie plage de sable sur une centaine de mètres. La Côte Bleue, elle, joue une partition différente : c’est la crique multiple, le port de pêche qui sent encore l’iode, la randonnée qui débouche sans prévenir sur une baignade impromptue.

Ce qui la distingue réellement, c’est cette relation au temps. Pas de créneaux, pas d’alerte de disponibilité, pas de groupe WhatsApp familial pour coordonner la réservation. On vient ici se détendre à l’abri des hordes de touristes, se baigner dans les eaux turquoises ou se balader sur les quais des petits ports aux bateaux colorés. Un détail à ne pas négliger pour les habitués du secteur : après la Seconde Guerre mondiale, le fort militaire de Niolon fut désaffecté et transféré à la Fédération Française de plongée sous-marine, qui en fit l’une de ses 7 bases fédérales de formation des moniteurs, et la seule de Méditerranée. Les fonds marins de la Côte Bleue sont donc, eux aussi, d’une richesse que les plongeurs connaissent depuis longtemps, sans jamais l’avoir mis sur Instagram.