« On marche toute une journée sans croiser un toit » : pourquoi ce nouveau sentier de 3 500 km à travers l’Europe divise déjà les randonneurs

Un sentier baptisé Wolf Trail relie désormais la Pologne à l’Italie sur près de 3 500 kilomètres, traversant six pays européens du littoral baltique jusqu’à l’Adriatique. Ce n’est pourtant pas une administration nationale ni une fédération de randonnée qui a tracé ce parcours, mais une marque allemande d’équipement outdoor, Jack Wolfskin. Et c’est justement ce point qui, depuis son lancement fin 2025, cristallise les débats chez les marcheurs au long cours : s’agit-il d’une vraie prouesse d’itinérance ou d’une opération de communication habilement déguisée en aventure sauvage ?

À retenir

  • Une marque allemande fait le buzz en « créant » un sentier de 3 500 km, mais rebaptise-t-elle vraiment quelque chose d’existant ?
  • En Europe, contrairement aux États-Unis, le camping sauvage n’est pas un droit : comment ce tracé contourne-t-il cette réalité ?
  • Les randonneurs expérimentés reprochent à Jack Wolfskin de capter l’attention médiatique plutôt que de contribuer réellement à l’patrimoine des sentiers

Un tracé qui relie l’existant plutôt qu’il n’invente

Le Wolf Trail n’a rien d’un sentier tracé de zéro. Plutôt que de créer un tout nouveau chemin, il rassemble plusieurs itinéraires de longue distance déjà bien établis en Europe en une seule expérience continue, avec des sections de sentiers célèbres comme l’E1, l’E9 et la Via Alpina reliées à des chemins forestiers, des pistes de campagne et des sentiers de montagne existants. Concrètement, un randonneur part de la péninsule de Hel, sur la côte polonaise, pour rejoindre Trieste sur l’Adriatique, en traversant l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Slovénie et l’Italie.

Le parcours couvre près de 3 500 kilomètres à travers six pays, de la côte baltique polonaise jusqu’au front de mer de Trieste, en passant par l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse et la Slovénie, avec 78 400 mètres de dénivelé positif en prime. De quoi relativiser l’ampleur du défi : ce dénivelé équivaut à grimper l’Everest environ neuf fois depuis le niveau de la mer, selon plusieurs médias qui ont couvert le lancement du sentier. Le parcours est découpé en sept étapes continues qui traversent pas moins de six nations européennes, ce qui permet aussi de le parcourir par tronçons plutôt que d’un seul bloc. La première section, elle, rassure plutôt qu’elle n’effraie : l’aventure démarre par 428 kilomètres de balade côtière sur le littoral plat de la Baltique polonaise, entre Hel et Świnoujście. Comptez ensuite quatre à six mois sur le terrain pour qui vise l’intégralité du tracé, avant que les pentes ne se durcissent sérieusement à l’approche des Alpes.

Une marque, pas une fédération : la source de la discorde

Ce projet, conçu par la marque outdoor Jack Wolfskin qui a entamé le balisage de la route à l’automne 2025, vise à susciter l’intérêt pour le thru-hiking, notamment dans des pays comme l’Allemagne où les treks de plusieurs jours restent peu populaires. Sur le papier, l’intention est louable : démocratiser une pratique déjà bien installée aux États-Unis, où l’Appalachian Trail ou le Pacific Crest Trail attirent chaque année des milliers de marcheurs sur plusieurs mois. En Europe, ce type d’itinérance existe depuis longtemps mais reste confidentiel, en partie parce que le réseau est éclaté entre des dizaines de balisages nationaux différents.

Le problème, pour une partie de la communauté des randonneurs au long cours, c’est que le Wolf Trail ne construit rien de neuf : il rebaptise. Sur certains forums spécialisés de randonnée ultralégère, des marcheurs expérimentés y voient avant tout une opération marketing d’une marque cherchant à s’imposer sur le marché du thru-hiking, plutôt qu’une contribution réelle au patrimoine des sentiers européens. L’argument revient souvent : il existe déjà des dizaines de projets de sentiers portés par des associations ou des bénévoles qui peinent à trouver des financements, pendant qu’une entreprise privée capte l’attention médiatique en habillant d’un nom marketing des chemins qui, pour beaucoup, existaient déjà. Officiellement ouvert aux randonneurs fin 2025, le tracé combine en effet des sentiers urbains existants, des pistes forestières et des routes de campagne, ainsi que des sections de réseaux déjà établis.

Autre point de crispation : la validation du parcours repose largement sur une seule personne. C’est une randonneuse professionnelle canadienne, Lauren Roerick, qui a testé l’itinéraire pour évaluer sa faisabilité et sa navigabilité, avant que la marque ne le présente comme sûr et praticable pour le grand public. Pour les puristes du thru-hiking, difficile de comparer cette validation express à des décennies de retours d’expérience accumulés sur les sentiers américains historiques.

Il y a pourtant un enjeu concret, presque technique, qui explique pourquoi ce tracé a pris cette forme précise. En Europe, camper où l’on veut n’a rien d’un droit acquis. « Si la randonnée fait partie des racines allemandes, nos sentiers et boucles ne sont pas conçus pour le bivouac et le camping sauvage, car on ne peut pas planter sa tente n’importe où », explique Anna Heupel, photographe et créatrice de contenu installée à Siegen, une des villes traversées par le sentier. Une réalité que confirment plusieurs médias : planter une tente en douce dans une forêt allemande est un moyen rapide d’écoper d’une amende salée.

C’est précisément pour contourner cette contrainte que la marque a choisi de relier des tronçons existants plutôt que de tracer une ligne neuve à travers des zones sauvages. En reliant ce parcours de près de 3 500 kilomètres, composé de chemins historiques, en un seul très long sentier, l’itinéraire fait passer les marcheurs par des lieux pour dormir légalement : campements de trek pré-approuvés, refuges de montagne et villages locaux, avec parfois un hébergement plus confortable. l’image d’un marcheur solitaire plantant sa tente librement au milieu de nulle part, chère à l’imaginaire du grand trek américain, se heurte en Europe à un maillage réglementaire dense qui oblige à composer avec des étapes balisées et des hébergements identifiés à l’avance.

Reste que la comparaison avec l’existant relativise beaucoup l’exploit revendiqué. Rien qu’en France, le réseau des sentiers de grande randonnée couvre environ 60 000 kilomètres, entretenus depuis des décennies par des fédérations et des bénévoles, sans qu’aucune marque n’ait eu besoin d’y apposer son nom pour leur donner une légitimité. Le Wolf Trail n’ajoute donc pas un kilomètre de sentier physique à l’Europe : il propose une carte, un nom, et une promesse d’aventure homogène là où existaient jusqu’ici des dizaines de tronçons dispersés et méconnus du grand public, ce qui reste, en soi, un service rendu aux marcheurs en quête d’un projet à l’échelle du continent.