Ils ont troqué les plages surchauffées de Costa Brava ou de Provence contre les falaises verdoyantes du Cantabrique. Depuis plusieurs étés, une partie des vacanciers habitués du bassin méditerranéen change de cap et rejoint les Asturies, cette région du nord de l’Espagne où les températures estivales plafonnent autour de 24 à 26°C quand le sud du pays flirte avec les 40°C. Le phénomène, encore marginal il y a cinq ans, s’installe durablement dans les habitudes touristiques françaises et européennes.
La raison tient en un mot : la chaleur. Les vagues de canicule qui frappent l’Espagne, l’Italie, la Grèce et le sud de la France sont devenues plus fréquentes et plus intenses, un constat documenté par les rapports du GIEC sur l’évolution du climat méditerranéen, identifié comme l’un des points chauds du réchauffement à l’échelle mondiale. Pour des familles qui réservaient jadis leur semaine de juillet à Palavas-les-Flots ou sur la Costa del Sol sans se poser de questions, dormir dans un mobil-home à 34°C la nuit tombée n’a plus rien d’une évidence.
À retenir
- Un phénomène de « coolcations » redessine les circuits touristiques européens depuis cinq ans
- La différence de température peut atteindre 10 à 12 degrés entre la côte cantabrique et la Costa Brava
- Cette migration pourrait reproduire les problèmes d’surfrequentation que fuyaient justement ces nouveaux touristes
Les Asturies, la « Espagne verte » qui monte
Coincées entre le Pays basque et la Galice, les Asturies cultivent une identité à part dans le paysage touristique espagnol. Ici, pas de plages bondées ni de complexes hôteliers géants : des criques encaissées, des falaises spectaculaires comme celles de la Playa de Gulpiyuri, et en toile de fond les sommets des Picos de Europa qui culminent à plus de 2 600 mètres. Le climat océanique, arrosé et tempéré, explique cette fraîcheur relative même en plein cœur de l’été.
Oviedo, la capitale régionale, et Gijón, sa voisine portuaire, offrent une architecture qui mélange patrimoine préroman (les Asturies conservent des églises classées à l’UNESCO datant du IXe siècle) et ambiance urbaine décontractée. La région est aussi connue pour sa culture du cidre, servi selon un rituel bien particulier où le serveur verse la bouteille à bout de bras pour aérer la boisson. Un dépaysement total pour des touristes habitués aux clichés de la Sangria et du farniente sous les parasols andalous.
Le Parc national des Picos de Europa, partagé avec la Cantabrie et la Castille-et-León, attire de plus en plus de randonneurs français en quête de fraîcheur altitude et de paysages qui rappellent parfois les Pyrénées ou les Alpes du Sud. La différence de température entre la côte cantabrique et la Costa Brava peut atteindre 10 à 12 degrés en pleine canicule, un écart suffisant pour faire basculer des choix de réservation entiers.
Un basculement qui dépasse l’Espagne
Les Asturies ne sont qu’un symptôme d’un mouvement plus large que les professionnels du tourisme appellent les « coolcations », littéralement les vacances fraîches. La Bretagne, la Normandie, l’Irlande, l’Écosse ou encore les pays baltes bénéficient eux aussi de ce report de flux touristiques. L’organisme European Travel Commission, qui regroupe les offices de tourisme nationaux européens, suit ce phénomène depuis plusieurs saisons et note une hausse continue de l’intérêt des voyageurs pour les destinations septentrionales durant les mois de juillet et août.
Ce basculement inquiète logiquement les acteurs économiques du tourisme méditerranéen, pour qui la saison estivale reste la période la plus lucrative de l’année. En Grèce, en Italie du Sud ou sur le littoral espagnol classique, des professionnels du secteur ont commencé à évoquer publiquement la nécessité d’étaler la saison touristique sur le printemps et l’automne, des périodes où les températures restent agréables sans atteindre les pics caniculaires. Certains offices de tourisme espagnols misent désormais sur des campagnes ciblant explicitement les mois de mai, juin, septembre et octobre.
Le paradoxe, c’est que la Méditerranée reste malgré tout la destination la plus plébiscitée par les touristes européens, Espagne et France en tête des classements mondiaux de fréquentation touristique selon l’Organisation mondiale du tourisme. Mais l’appétit croissant pour d’autres régions montre un premier infléchissement dans des habitudes qui semblaient gravées dans le marbre depuis les années 1960.
Ce que cela change concrètement pour les voyageurs
Pour les familles qui envisagent le saut vers le nord de l’Espagne, quelques repères pratiques s’imposent. L’accès reste simple depuis la France : l’aéroport d’Asturias, près d’Oviedo, propose des liaisons directes depuis plusieurs villes européennes, et la route depuis le Pays basque français ne prend qu’une poignée d’heures via l’autoroute côtière. Côté hébergement, la région propose un mélange d’auberges rurales traditionnelles (les fameuses casas de aldea) et d’établissements plus classiques dans les stations balnéaires comme Llanes ou Ribadesella.
La baignade y est possible, mais l’eau de l’Atlantique reste plus fraîche que celle de la Méditerranée, un détail à anticiper pour les amateurs de bains prolongés. En contrepartie, les amateurs de randonnée, de surf (la région compte plusieurs spots réputés parmi les surfeurs européens) et de gastronomie locale, avec ses fabadas généreuses et ses fromages comme le cabrales, trouvent largement de quoi occuper un séjour d’une semaine ou deux.
Reste une question que peu de voyageurs anticipent encore : la pression touristique croissante sur ces territoires jusque-là préservés. Les Asturies, comme la Galice voisine, ne disposent pas des infrastructures d’accueil massives du littoral méditerranéen. Une hausse trop rapide de la fréquentation estivale pourrait, à terme, reproduire certains travers que ces destinations cherchaient justement à fuir : hausse des prix de l’immobilier locatif, saturation des routes de montagne en haute saison, tension sur des ressources en eau qui restent, malgré la pluie régulière, loin d’être illimitées.