Vous êtes là, coincé entre deux cents touristes, téléphone brandi, à tenter de capturer ce sourire énigmatique derrière sa vitre blindée. Comme tout le monde. Comme les neuf millions de personnes qui ont visité le Louvre en 2025. Et soudain, un agent s’approche, non pas pour vous demander d’effacer la photo, mais pour prendre votre carte mémoire. Ce type d’incident, de plus en plus rapporté par des visiteurs, révèle un flou juridique et pratique autour d’un droit que beaucoup croient acquis, et que le musée lui-même affiche officiellement : le droit de photographier.
À retenir
- Un agent du Louvre peut-il vraiment confisquer votre carte mémoire pour une photo prise légalement ?
- Le règlement officiel du Louvre autorise la photo dans les collections permanentes : pourquoi des agents l’interdisent-ils ?
- Emmanuel Macron annonce le déménagement de la Joconde : est-ce la fin de la bataille des selfies ?
Ce que dit vraiment le règlement du Louvre
Dans les salles des collections permanentes, il est permis de photographier et de filmer dans le cadre d’un usage privé. Cette règle, publiée par le musée lui-même, est sans ambiguïté pour le visiteur lambda muni de son téléphone. Vous pouvez prendre des photos et des vidéos dans les collections permanentes à condition que ce soit pour un usage personnel. La Joconde, exposée dans la Salle des États, fait partie de ces collections permanentes. Photographier Mona Lisa est donc légalement autorisé, du moins, pour un usage privé et sans flash.
Mais la frontière entre ce qui est toléré et ce qui est interdit reste poreuse dans la pratique. La photographie et le filmage sont autorisés pour un usage privé et non commercial dans les galeries de la collection permanente, mais l’usage du flash ou de tout autre dispositif d’éclairage artificiel est interdit, de même que la photographie dans les galeries d’expositions temporaires. Là où les choses se compliquent, c’est que la photographie est de plus en plus encadrée, contrôlée, voire purement interdite dans certains musées, sans qu’il existe de critères homogènes, ni législatifs ni coutumiers, puisque les musées adoptent des postures différentes envers la prise de vue réalisée par les visiteurs.
Confisquer une carte mémoire : légal ou abus de pouvoir ?
C’est ici que le récit bascule dans le terrain glissant. Un agent de sécurité qui saisit une carte mémoire ne se contente pas d’appliquer une règle intérieure, il effectue un acte qui relève, en droit français, d’une privation de propriété. Aucun règlement de visite ne prévoit explicitement la confiscation de supports physiques. Le droit d’accès peut permettre d’interdire l’exploitation des images. De plus, le simple acte de photographier. Chaque lieu (musée, gare, parc, etc.) peut fixer ses propres règles et prohiber totalement la prise de photographies ou la soumettre à une demande écrite, au paiement de droits, etc. Mais interdire n’est pas confisquer.
Le musée, pour interdire la photographie au visiteur, ne peut jouer que sur son statut de propriétaire matériel qui semble a priori lui conférer un droit souverain. Ce droit souverain sur les lieux ne se traduit pourtant pas en droit de saisir les effets personnels d’un visiteur. La frontière entre « vous faire quitter la salle » et « vous prendre votre matériel » est juridiquement considérable. Dans le cas précis de la Joconde, dont la peinture a été réalisée par Léonard de Vinci au début du XVIe siècle, toute question de droit d’auteur est de toute façon caduque depuis des siècles. Il convient de distinguer les œuvres tombées dans le domaine public et celles qui ne le sont pas, étant rappelé que la durée légale de protection vaut du vivant de l’auteur jusqu’à 70 ans à compter de la date de son décès. La Joconde appartient au domaine public depuis fort longtemps.
Le 28 mai 2019, le tribunal administratif de Paris a statué en faveur du Louvre, permettant ainsi au musée d’imposer ses règles en matière de photographie dans ses murs. Le litige émanait d’une journaliste qui n’avait pas pu photographier les expositions consacrées à Vermeer et à Valentin de Boulogne. Ce jugement a validé l’interdiction photographique dans les expositions temporaires, pas dans les collections permanentes. La nuance est capitale et souvent ignorée sur le terrain.
Neuf millions de visiteurs, quinze secondes chacun
Le musée du Louvre a accueilli 9 millions de visiteurs en 2025, soit une légère hausse par rapport à 2024 (8,7 millions). Neuf millions de personnes. Dont une immense majorité fait le détour par la Salle des États. À cause de la foule qui défile devant le tableau, chaque admirateur ne dispose que de quinze secondes en moyenne pour admirer le chef-d’œuvre. Quinze secondes. C’est la durée d’une story Instagram. Et dans cette mêlée de téléphones levés, les agents de sécurité se retrouvent à gérer une foule ingérable avec des règles floues et une autorité dont les limites réelles ne sont jamais clairement posées.
Ce contexte de saturation explique, sans le justifier, certains débordements. « Les visiteurs ne la regardent pas vraiment », expliquait Laure Fagnart, spécialiste de Léonard de Vinci à l’université de Liège. Le problème est flagrant : la foule se presse devant la vitrine, sans pouvoir s’approcher, encore moins méditer devant cette œuvre exceptionnelle. C’est précisément ce constat qui a conduit Emmanuel Macron à annoncer en janvier 2025 le déménagement de la Joconde vers un espace dédié. Parmi les annonces phares, le déménagement de la célèbre Joconde vers un espace exclusivement consacré à l’œuvre de Léonard de Vinci. Actuellement exposé dans la Salle des États, face aux Noces de Cana de Véronèse, le portrait de Mona Lisa attire des millions de visiteurs chaque année, générant un engorgement quasi permanent. Pour y remédier, le plan de rénovation baptisé « Nouvelle Renaissance du Louvre » prévoit la création d’un espace indépendant, accessible via un billet spécifique.
Ce que vous pouvez faire si un agent dépasse ses droits
Si un agent du musée vous demande d’effacer une photo prise sans flash dans les collections permanentes, il outrepasse le règlement officiel du Louvre. Si cet agent va jusqu’à confisquer votre carte mémoire, il entre dans un terrain potentiellement illicite, la saisie d’un bien privé sans base juridique claire. Dans ce cas précis, deux réflexes : demander à rencontrer immédiatement un responsable hiérarchique, et noter les circonstances précises de l’incident (heure, lieu, identité de l’agent si visible).
En 2014, le ministère de la Culture avait publié une charte « Tous Photographes » consacrée aux bonnes pratiques dans les musées et autres établissements nationaux. Ce document portait une vision équilibrée dans la mesure où il incitait les musées à encadrer, mais pas à interdire la pratique de la photographie, en allant même jusqu’à prendre en compte la notion de domaine public au sens de la propriété intellectuelle. Cette charte, souvent ignorée sur le terrain, reste la boussole de référence dans les musées nationaux français.
Un dernier élément que peu de visiteurs connaissent : la Joconde est l’un des tableaux les plus sécurisés au monde, protégée derrière une épaisse vitrine dans une zone surveillée par des caméras et à l’abri d’un caisson antivibration, anti-humidité et isolant. Le flash de votre téléphone ne traverse pas le blindage. L’argument de la protection physique de l’œuvre tient donc difficilement la route pour justifier une confiscation de matériel. Ce qui se joue réellement autour de la Joconde, c’est une bataille invisible sur le contrôle de l’image, et sur qui a le droit de raconter, à sa façon, qu’il était là.
Sources : franceinfo.fr | scinfolex.com