J’ai découvert le Connemara irlandais par hasard : je ne retournerai plus jamais en Écosse

La première fois que beaucoup de Français entendent parler du Connemara, c’est par hasard, via un synthétiseur en panne. En 1981, le compositeur Jacques Revaux, après un long voyage, branche son instrument défaillant qui sonne comme une cornemuse. L’idée d’une chanson écossaise germe, mais ni lui ni le parolier Pierre Delanoë ne connaissent l’Écosse. Ils partent chercher de la documentation, ne trouvent rien sur l’Écosse, mais reviennent avec un prospectus touristique sur l’Irlande et les lacs du Connemara, que Michel Sardou n’avait jamais visités. Des décennies plus tard, la chanson aurait causé 350 000 visites supplémentaires dans le Connemara, et sur les 350 000 Français qui visitent annuellement l’Irlande, plus de la moitié se rendent dans cette région. Le hasard, encore. Mais cette fois, c’est un bon hasard.

À retenir

  • Une région irlandaise découverte par accident devient l’alternative préférée aux Highlands écossais
  • Le Connemara préserve une culture gaélique vivante que l’Écosse a relégué aux îles reculées
  • Des paysages aussi dramatiques mais plus authentiques, sans les hordes de camping-cars

Ce que les Highlands n’ont pas

Le Connemara ne ressemble à rien d’autre. Ni à l’Écosse, ni à l’Islande, ni à aucun de ces endroits qu’on compare toujours entre eux. C’est brut, mouillé, parfois hostile. Et pourtant, c’est précisément là que réside la différence. L’Écosse fascine par ses châteaux, ses Highlands dramatiques, ses lochs de carte postale. Ses brumes dramatiques, ses routes scéniques, son atmosphère « romantique » composent un tableau puissant. Mais tout cela appartient à un registre que les voyageurs qui ont arpenté les Highlands connaissent déjà : majestueux, grandiose, calibré.

Le Connemara joue une autre partition. Cette région sauvage et solitaire se trouve dans l’angle nord-ouest du comté de Galway, coincée entre l’océan Atlantique et le Lough Corrib. À l’intérieur des terres, on trouve un mélange de rivières, de lacs, de forêts, de riches prairies, de collines accidentées et de montagnes spectaculaires, tandis qu’au bord de la mer, un magnifique littoral préservé attend, avec des plages de sable et des eaux bleues. L’Écosse n’a pas de Dog’s Bay, cette plage de sable blanc et fin, digne des Caraïbes, nichée près du village de Roundstone. Ni de fjord comme le Killary : situé au nord du Connemara, il forme la frontière naturelle entre le comté de Galway et le comté de Mayo, et s’étend sur près de 16 kilomètres.

La différence tient aussi à l’échelle humaine. Dans la vallée d’Inagh, il y a très peu de circulation et le silence est total. C’est l’Irlande des grands espaces par excellence, une terre de pierre et d’eau. Le vert des landes jalonnées de murs en pierres claires, les teintes rougeoyantes des tourbières, le gris bleuté des lacs s’illuminent et s’assombrissent au gré de ciels changeants. Les grands espaces sans présence humaine et les montagnes pelées donnent l’impression d’être à l’écart de toute civilisation. L’Écosse aussi peut vous faire cet effet, mais rarement sans un autre camping-car en vue, surtout depuis l’explosion du tourisme post-Covid sur l’île de Skye.

Une Irlande qui n’a pas encore capitulé

Ce qui distingue vraiment le Connemara des autres destinations celtes, c’est une résistance culturelle que l’on ne perçoit qu’en s’y attardant. La région est l’un des plus grands fiefs du Gaeltacht (ce qui signifie « pays gaélique » en irlandais). Le Connemara est une zone encore fortement attachée à son patrimoine : on y parle encore le gaélique irlandais, et la population vit encore au rythme des traditions ancestrales irlandaises. Les panneaux routiers y sont rédigés en gaélique uniquement pour les enseignes ou la signalisation. En Écosse, le gaélique écossais survit, mais dans des poches reculées des Hébrides. Au Connemara, c’est la rue, le pub, le quotidien.

Dans les vieux pubs, on entend encore la musique traditionnelle live jouée quasiment tous les soirs d’été. Les voyageurs et les locaux viennent assister aux concerts tout en dégustant une bière de la région. Les personnes bilingues ont la chance de comprendre les paroles de ces chansons traditionnelles qui relatent les fables et les légendes irlandaises, transmises de génération en génération depuis plusieurs siècles. La région possède aussi d’incroyables tourbières, étendues naturelles formées d’éléments organiques en décomposition. Cela permet à la population d’y extraire une matière d’une grande richesse : la tourbe, utilisée comme combustible dans les cheminées, et dans les processus de distillation du whiskey irlandais. Oscar Wilde, lui-même irlandais, avait résumé en une formule ce que les mots peinent à saisir : «Connemara is a savage beauty».

Les incontournables, sans liste

Rouler dans le Connemara sans plan précis est, paradoxalement, la meilleure stratégie. La Sky Road est une route panoramique en boucle de 20 kilomètres qui part de Clifden, la plus grande ville du Connemara. Considérée par beaucoup comme l’une des meilleures routes d’Irlande, elle offre par temps clair des vues sur les falaises spectaculaires, les montagnes et les paysages marins absolument stupéfiantes. L’abbaye de Kylemore, elle, mérite le détour même si les photos ne l’ont jamais vraiment préparée : construite à la fin du XIXe siècle par Mitchell Henry, sa construction fut inspirée par l’amour qu’il portait à sa femme Margaret. Située au cœur des paysages sauvages du Connemara, elle domine l’endroit avec une magnifique vue sur le lac Pollacapall Lough.

Moins connue : les mines de Glengowla. Ces anciennes mines d’argent et de plomb conduisent aux entrailles du Connemara, à 60 mètres sous terre. Il s’agit de l’unique mine d’Irlande, exploitée de 1850 à 1865. À l’époque, les mineurs n’étaient autres que les pauvres fermiers du coin. Une plongée dans une histoire sociale que le tourisme irlandais, trop souvent centré sur ses pub-sessions, oublie de raconter.

Côté logistique : pour visiter le Connemara, la voiture est indispensable. C’est une région rurale avec peu de transports en commun. Galway est la plus grande ville proche du Connemara, mais il est aussi possible de trouver des logements dans les villages directement sur place. Les mois de mai, juin et septembre offrent généralement un temps plus clément avec moins de touristes qu’en plein été. Et puis, pour le téléphone, l’Irlande reste souvent plus confortable grâce au cadre européen, là où au Royaume-Uni les conditions de roaming peuvent dépendre davantage de l’opérateur. Un détail concret qui compte, quand on s’égare sur des routes sans réseau ni panneau en anglais.

L’abbaye de Kylemore, première attraction touristique de la région, compte 20 % de visiteurs français, et des visites guidées sont proposées en français. Ce chiffre dit beaucoup : les Français arrivent au Connemara portés par une chanson née d’un accident de synthétiseur, et ils repartent transformés. L’Écosse reste une belle destination. Mais elle vous sera racontée. Le Connemara, lui, vous surprendra.