J’ai découvert ce lac de Macédoine du Nord par hasard : je ne retournerai plus jamais au lac de Côme

Un lac vieux de plus de trois millions d’années, des eaux d’une transparence presque irréelle, des villages de pêcheurs où l’on grille encore la truite du jour sur le pas de la porte : voilà ce qui m’attendait au bord du lac d’Ohrid, en Macédoine du Nord, quand j’ai troqué sans le vouloir mes habitudes italiennes contre les Balkans. Le contraste avec le lac de Côme, où les hordes de touristes s’entassent désormais sur les quais et où les restaurants facturent le panorama plus que l’assiette, a été si frappant que je n’ai plus eu envie de faire demi-tour.

À retenir

  • Quel secret du lac d’Ohrid pousse un voyageur à renoncer à jamais au lac de Côme ?
  • Pourquoi même les maires de Côme admettent que leur région est submergée de touristes ?
  • Comment un lac millénaire commence déjà à souffrir des mêmes maux que ses rivaux européens ?

Un lac tectonique qui n’a pas son pareil en Europe

Le lac d’Ohrid n’est pas un simple plan d’eau parmi d’autres dans les Balkans. Situé à cheval entre la Macédoine du Nord et l’Albanie, il constitue l’un des plus anciens lacs d’Europe et l’un des joyaux naturels les plus précieux des Balkans, un lac tectonique d’une profondeur maximale de 288 mètres qui s’étend sur 358 kilomètres carrés. Sa formation remonte à une époque où les Alpes elles-mêmes n’avaient pas fini de se plisser : formé il y a environ 4 millions d’années, le Lac d’Ohrid figure parmi les plus anciens lacs d’Europe et constitue un véritable laboratoire naturel à ciel ouvert.

Ce qui frappe en premier, c’est l’eau elle-même. Une clarté qui n’a rien d’un argument marketing : le lac abrite 1 200 espèces, avec plus de 200 endémiques, dont beaucoup sont protégées, comme le mollusque d’eau douce Acroloxus macedonicus, le saumon endémique belvica et le canard macreuse brune. Une richesse biologique qui a valu au site un statut particulier reconnu au niveau international, puisque la Macédoine du Nord a désigné le lac d’Ohrid comme son troisième et plus grand site Ramsar, sur la liste des zones humides d’importance internationale. Et ce n’est pas une reconnaissance isolée : la ville d’Ohrid, sur les rives du lac, est l’une des plus anciennes implantations humaines d’Europe, construite principalement entre le 7ᵉ et le 19ᵉ siècle, avec le plus ancien monastère slave (Saint-Pantéleimon) et plus de 800 icônes de style byzantin datant du 11ᵉ à la fin du 14ᵉ siècle.

La truite locale mérite qu’on s’y attarde. Espèce endémique introuvable ailleurs, elle se déguste grillée dans les petits villages de pêcheurs comme Trpejca, où les recettes passent de génération en génération. Rien à voir avec les cartes à triple langue et prix parisiens qu’on trouve désormais sur les rives lombardes.

Pourquoi le lac de Côme a perdu de son charme

Le contraste ne tient pas qu’à la beauté brute du paysage. Il tient aussi, très concrètement, à ce que Côme est devenu. La saturation y est telle que les autorités locales envisagent désormais des mesures radicales. Le maire de la ville lacustre de Côme, Alessandro Rapinese, a déclaré qu’il réfléchissait à un tarif journalier à la manière de Venise, fustigeant le surtourisme du lac et affirmant qu’il est difficile d’être maire quand on lutte contre le tourisme. Un aveu rare de la part d’un édile censé vendre sa région.

Les chiffres racontent la même histoire d’un territoire submergé. Le nombre de maisons de vacances et de locations privées a grimpé de 673 % depuis 2016, une explosion qui chasse peu à peu les habitants au profit des plateformes de location saisonnière. Même les sites patrimoniaux plient sous la pression : une villa au bord du lac, apparue dans les films de James Bond et Star Wars, a été contrainte de limiter ses visiteurs, la Villa del Balbianello réduisant ses entrées quotidiennes de 2 000 à un maximum de 1 200.

Le témoignage d’un professionnel du tourisme local résume bien le malaise ambiant. « Je ne sais pas ce qui s’est passé après le Covid, mais nous n’avons plus assez de mètres carrés pour tous les touristes qui arrivent un dimanche », a déclaré le président de l’association hôtelière de Lecco, alors que des files d’attente interminables se forment pour les ferries et que des voyageurs se retrouvent poussés sur les voies ferrées à la gare de Côme. Un visiteur excédé a résumé l’ambiance sur les réseaux sociaux, dans une phrase qui aurait pu sortir de ma propre bouche avant de découvrir Ohrid : « J’ai visité le lac de Côme l’année dernière et j’ai dit que je n’y retournerais jamais. Les normes avaient baissé. Les restaurants étaient décevants en termes de qualité et de prix. »

Ohrid n’est pas un paradis intact pour autant

Il serait malhonnête de présenter Ohrid comme une carte postale figée dans le temps, préservée de tout par miracle géographique. Le succès touristique grandissant du lac commence à produire les mêmes symptômes qu’ailleurs, à une échelle plus modeste mais bien réelle. Lake Ohrid, un site du patrimoine mondial de l’UNESCO à cheval entre la Macédoine du Nord et l’Albanie, est menacé par la pollution, la surpêche et le développement urbain, l’un des plus vieux lacs d’Europe datant de 3,5 millions d’années et abritant environ 200 espèces uniques. L’UNESCO elle-même ne mâche pas ses mots dans ses rapports récents : le rapport de 2024 alertait sur la mauvaise qualité du développement immobilier autour du lac et le surtourisme sur la côte, avertissant que les mesures pour traiter les menaces existantes n’avaient pas été mises en place.

La pression démographique locale n’aide pas. La zone autour du lac d’Ohrid, qui inclut les villes d’Ohrid et Struga côté macédonien et Pogradec côté albanais, compte environ 170 000 habitants, soit une hausse estimée à 56 % sur les cinquante dernières années. Or les infrastructures n’ont pas suivi : les autorités locales estiment que des investissements dans le système d’égouts, construit dans les années 1980, sont nécessaires car il ne peut plus gérer l’afflux de touristes qui viennent au lac comme alternative moins chère à la mer. Un biologiste local va plus loin, décrivant une dégradation continue de l’écosystème plutôt qu’une simple menace théorique.

Si vous envisagez le voyage, privilégiez la basse saison, mai ou septembre, quand la chaleur reste douce et les foules absentes des ruelles de la vieille ville. Et gardez en tête un détail qui change tout : contrairement à Côme, où l’entrée à certains sites se négocie déjà à prix fort, la visite du monastère de Saint-Naum ou une balade en bateau sur le lac restent encore accessibles pour quelques euros, à condition d’y aller maintenant, avant que la fréquentation ne rattrape la beauté du lieu.