Ils avaient vendu leur appartement, fait leurs cartons, et signé le bail d’une maison face à l’Atlantique. Le Portugal promettait le grand soir : soleil garanti, fiscalité douce, coût de la vie sans comparaison avec la France. Quelques années plus tard, une partie de ces retraités refait le voyage en sens inverse. Pas tous, loin de là, mais assez pour que la question mérite d’être posée franchement.
À retenir
- Un régime fiscal révolutionnaire vient de disparaître : quelles conséquences pour les portefeuilles ?
- Les prix au Portugal ont-ils vraiment explosé au point de rivaliser avec la France ?
- Au-delà du coût : quels facteurs invisibles poussent les retraités à rompre avec leur rêve ?
La fin d’un eldorado fiscal
Depuis plus de dix ans, le Portugal était la destination la plus prisée des retraités français. La mécanique qui alimentait cet engouement tenait à trois lettres : RNH, pour Résident Non Habituel. Ce régime, mis en place en 2009, offrait pendant longtemps une exonération quasi totale de l’impôt portugais sur les pensions étrangères. Pour les retraités arrivés avant le 31 mars 2021, les pensions pouvaient ainsi être exonérées d’impôt à la fois en France et au Portugal pendant dix ans. Une parenthèse fiscale sans équivalent en Europe.
Le RNH a été fermé fin 2023, remplacé en 2024 par une taxation forfaitaire de 10 % sur les pensions étrangères, puis par le régime IFICI à partir de 2025, qui cible exclusivement les profils académiques, scientifiques et certaines fonctions à forte valeur ajoutée. Un retraité qui s’installe au Portugal en 2026 ne bénéficie plus d’aucune exonération automatique sur sa pension française. La carte postale date de 2019, et elle a bien jauni depuis.
Concrètement, ce changement pèse lourd dans les calculs. Un retraité percevant 36 000 € de pension annuelle paie désormais jusqu’à 10 095 € d’impôts au Portugal, soit un taux effectif proche de 28 %, contre 16 à 17 % dans d’autres destinations prisées des expatriés. La différence représente environ 4 000 € de pouvoir d’achat annuel perdus. Ceux qui avaient construit leur budget sur l’hypothèse RNH se retrouvent avec un trou dans leurs finances qu’aucune assiette de petits gris ne vient combler.
Les retraités déjà bénéficiaires du RNH avant 2024 conservent leur taux avantageux jusqu’à la fin de leurs dix ans, soit 2030 ou 2034 selon la date d’inscription initiale. Pour eux, la décision a été prise dans un autre cadre fiscal et n’est pas à refaire. Mais pour les retardataires ou ceux qui hésitaient encore, la rupture est nette.
L’immobilier et le quotidien : le mythe du Portugal bon marché s’efface
La fiscalité n’est pas le seul facteur de désenchantement. L’image d’un Portugal universellement abordable a sérieusement pris l’eau. Selon les rapports Idealista et Confidencial Imobiliário, les loyers ont progressé de 50 à 65 % à Lisbonne entre 2019 et 2025, et de 40 à 55 % à Porto sur la même période. Une hausse tirée, ironie du sort, par l’afflux des expatriés eux-mêmes.
Ces cinq dernières années, les prix des biens immobiliers à l’achat ont augmenté en moyenne de 54 % au Portugal. Selon une étude de la Commission européenne d’octobre 2025, les biens immobiliers y sont surévalués de 35 %. Acheter dans certaines régions, notamment Lisbonne, revient aussi cher que dans quelques grandes villes françaises comme Lille, Toulouse ou Montpellier. Difficile, dans ces conditions, de se présenter à ses amis restés en France avec l’argument du logement bon marché.
Un couple de retraités a besoin d’au moins 2 500 € par mois pour vivre correctement au Portugal en 2026. Le coût du quotidien garde quelques atouts : les produits alimentaires locaux, les transports publics et les loisirs restent plus abordables qu’en France. Mais l’écart s’est réduit à peau de chagrin dans les zones où s’installent précisément les expatriés.
La pression sur les prix a été tirée par trois facteurs cumulés : la demande liée au statut RNH des retraités nord-européens, les Vistos Gold (programme de visa par investissement immobilier, fermé en 2023) et l’afflux des télétravailleurs étrangers entre 2020 et 2023. Des Portugais se sont retrouvés obligés de quitter leurs logements à l’arrivée des étrangers, et ont vu tout augmenter. Ce contexte nourrit localement des tensions qui rendent l’intégration plus compliquée que les brochures ne le laissaient croire.
La santé et l’isolement : les oubliés du calcul
Parmi les raisons qui poussent certains retraités à rentrer, la santé arrive souvent en tête des témoignages. Le système national de santé portugais (SNS) existe, il est accessible aux résidents. Mais le SNS souffre de longues listes d’attente, d’un manque de personnel et d’un manque général d’investissement. Obtenir un rendez-vous chez certains spécialistes ou pour une intervention non urgente peut prendre plusieurs mois.
Pour un retraité de 70 ans avec plusieurs pathologies chroniques, ce n’est pas une contrainte abstraite. En raison des longues files d’attente, il est possible de ne pas se voir attribuer immédiatement un médecin de famille et d’être placé sur une liste d’attente. L’alternative privée existe, mais elle a un prix : sans assurance, une consultation de médecine générale dans une clinique privée coûte en moyenne 50 €, et une consultation spécialisée peut dépasser 80 €. Ceux qui avaient tablé sur la couverture de leur complémentaire santé française découvrent souvent que la CFE applique les barèmes français aux soins effectués au Portugal, ce qui ne couvre que partiellement les tarifs du secteur privé.
L’isolement familial constitue l’autre angle mort du projet de retraite portugaise. L’éloignement géographique de la famille et des amis en France peut être un facteur d’isolement pour certains retraités. Un vieillissement, une dépendance naissante, un petit-enfant qui naît, et les 1 800 kilomètres qui séparent Lisbonne de Lyon prennent soudainement une autre dimension. La barrière linguistique pèse aussi différemment avec l’âge : bien que l’anglais soit largement compris parmi les jeunes générations, le portugais reste la langue principale. Pour les retraités ne maîtrisant pas cette langue, cela peut créer des difficultés dans les interactions quotidiennes et dans l’accès à certains services.
Partir n’est pas rester : ce que le Portugal garde comme atouts
Ce tableau ne doit pas effacer la réalité : en 2025, le Portugal a été élu meilleur pays au monde pour prendre sa retraite selon la Global Intelligence Unit. Environ 35 000 retraités français vivent au Portugal, la majorité à Lisbonne et dans la région de l’Algarve. Le mouvement de retour reste pour l’heure minoritaire.
Ceux qui s’en sortent bien ont souvent un point commun : ils ont quitté les grandes métropoles saturées pour s’installer dans l’arrière-pays ou sur le littoral atlantique hors des zones touristiques. Le coût de la vie hors loyer reste en moyenne 20 à 25 % plus bas qu’en France et, en incluant le logement, l’écart tourne encore autour de 20 % en faveur du Portugal, avec de fortes disparités selon les villes. Le Portugal interior, le Alentejo, le Minho, les plaines de l’Alentejo, garde une vraie douceur de vivre et des prix qui n’ont pas encore été déformés par la pression touristique.
La leçon de ces retours, finalement, n’est pas que le Portugal est devenu une mauvaise idée. C’est que le rêve portugais fonctionnait sur une niche fiscale aujourd’hui fermée et sur une image de pays abordable que dix ans d’afflux d’étrangers ont partiellement effacée. La nécessité de se tourner vers des régions moins touristiques pour retrouver l’avantage du coût de la vie constitue une vraie adaptation du projet initial. Ceux qui ont fait ce pivot témoignent d’une satisfaction intacte. Ceux qui avaient réservé leurs économies au seul calcul fiscal, moins.
Sources : europe1.fr | my-jugaad.eu