« On allait à Playa de las Américas chaque année » : depuis qu’on a découvert ce versant de Tenerife, on ne redescend plus

Chaque été, des milliers de vacanciers français atterrissent à l’aéroport de Tenerife Sud avec la même idée fixe : Playa de las Américas, ses hôtels tout compris et ses plages bondées de transats. Mais un nombre croissant de voyageurs qui ont poussé leur exploration jusqu’à la côte nord de l’île, autour de Puerto de la Cruz et de la vallée de La Orotava, racontent la même chose : ils ne redescendent plus dans le sud. La raison tient en un mot, celui que répètent tous les guides récents sur l’île : le contraste.

À retenir

  • Pourquoi les vacanciers les plus exigeants désertent progressivement le sud bétonné ?
  • Quel secret les habitants locaux gardaient depuis des années sur le versant nord ?
  • À quel moment le charme du nord risque-t-il de devenir la nouvelle Playa de las Américas ?

Playa de las Américas, la carte postale qui craque sous son propre succès

Le sud de Tenerife, c’est d’abord une promesse tenue : du soleil garanti, des plages de sable clair, des complexes hôteliers rodés à l’accueil des familles britanniques et allemandes depuis des décennies. Mais cette promesse a un prix, et il n’est pas seulement financier. Le sud, avec Los Cristianos et Las Américas, est jugé trop bétonné et touristique, à réserver uniquement si l’on cherche le soleil garanti et les plages de sable blond en plein hiver. Ce jugement, on le retrouve dans la bouche de nombreux habitués de l’île qui ont fini par s’aventurer ailleurs.

Le sud paie aussi le prix de son succès dans la rue. Depuis 2024, l’archipel canarien est secoué par des vagues de manifestations contre le tourisme de masse, et Playa de las Américas en est régulièrement l’épicentre. Environ 50 000 habitants des îles Canaries ont protesté contre le tourisme de masse, les revendications ayant eu lieu dans deux repaires phares du tourisme, Maspalomas sur Grande Canarie et Playa de las Americas à Tenerife. Une nouvelle mobilisation a suivi en octobre 2024 : les protestataires se sont notamment rassemblés devant un centre de congrès à Maspalomas, sur l’île de Fuerteventura et dans le quartier de la vie nocturne de Playa de las America, avec environ 6 500 manifestants à Tenerife. Les slogans ne laissent guère de place au doute : les manifestants ont brandi des pancartes avec les inscriptions « Les Canaries ne sont pas à vendre » et « Trop, c’est trop ».

Derrière ces défilés, un constat économique et social. Les résidents locaux estiment que le tourisme britannique, bien qu’économiquement bénéfique, a accéléré la pénurie de logements, la gentrification et l’instabilité du marché du travail, en particulier dans les zones touristiques du sud comme Los Cristianos, Playa de las Américas et Costa Adeje. Le collectif Canarias Tiene un Límite, à l’origine de plusieurs de ces mobilisations, a même organisé un rassemblement en février 2025 à Santa Cruz pour cibler directement les professionnels du tourisme allemand réunis en congrès. Selon eux, le tourisme de masse détruit les îles Canaries, l’archipel ayant reçu 18 millions de touristes en 2024, un chiffre jugé totalement insoutenable.

Le nord, une île qui a gardé son âme

À vingt-cinq minutes de route à peine, tout change. Franchir la ligne de crête volcanique qui coupe Tenerife en deux, c’est basculer dans un autre climat, un autre relief, une autre ambiance. Au nord, autour de Puerto de la Cruz et La Laguna, le cadre est plutôt luxuriant, loin des tours hôtelières alignées face à la mer. Le sud se caractérise par un temps un peu plus chaud, principalement parce qu’il s’agit d’une zone beaucoup moins riche en végétation et moins montagneuse, tandis que le nord conserve cette humidité qui fait pousser bananiers, fougères géantes et forêts de laurisylve jusqu’au bord des falaises.

Puerto de la Cruz, ancien village de pêcheurs, illustre bien ce basculement. Sa vue sur la magnifique vallée de La Orotava et sur le Teide, associée à la douceur de son climat, attira dès le XIXe siècle les premiers touristes, dont le naturaliste Alexander von Humboldt, qui contribua largement à populariser l’île. La ville a gardé cette identité: elle possède des plages de sable noir volcanique comme Playa Jardín, dessinée par César Manrique, une agréable vieille ville et le complexe de piscines d’eau de mer Lago Martiánez. On y croise autant de retraités canariens jouant aux cartes sur une place que de touristes venus admirer les jardins botaniques, sans que l’un chasse l’autre.

Un peu plus haut dans les terres, La Orotava mérite qu’on s’y arrête plus d’une heure. La ville historique est une véritable oasis de paix et de tranquillité, avec des bâtiments coloniaux bien conservés et de belles places. Sur la côte, Garachico complète le tableau : ce village fut ressuscité après une éruption volcanique et abrite aujourd’hui des piscines naturelles uniques, taillées directement dans la roche par l’océan.

Guachinches, randonnées et villages secrets

Ce qui séduit le plus les nouveaux convertis au nord, c’est une manière de voyager plus lente, presque clandestine. La spécialité locale porte un nom qui ne figure sur aucun panneau officiel : le guachinche. Pour un ressenti gourmand, les voyageurs conseillent de s’enfoncer dans les vignobles du nord, autour de Tacoronte et El Sauzal, en cherchant les panneaux « V » écrits à la main sur les routes : ces tavernes éphémères chez les vignerons offrent les meilleurs plats locaux, comme la carne fiesta ou le poulpe, à des prix imbattables. Aucune réservation, aucune carte plastifiée : on s’assoit à la table du producteur, on goûte son vin de l’année, et on repart avec l’impression d’avoir triché sur le prix d’un repas.

Le relief joue aussi en faveur du nord auprès des amateurs de marche. L’orographie de la zone nord est beaucoup plus montagneuse que celle du sud, avec une végétation beaucoup plus abondante, ce qui en fait un passage obligé pour les randonneurs venus profiter d’une nature préservée sur des sentiers insolites. Le massif d’Anaga, à la pointe nord-est de l’île, en est l’exemple le plus spectaculaire, avec ses forêts de nuages qui semblent tout droit sorties d’un autre âge géologique.

Ce succès grandissant du nord n’échappe pas aux autorités locales, qui commencent à réguler l’accès à certains sites pour éviter d’y reproduire les excès du sud. Le conseil de Tenerife a approuvé un plafond quotidien de visiteurs pour les zones du nord, en particulier le parc rural d’Anaga, afin de protéger le patrimoine naturel de l’île, signe que même le versant encore préservé n’est plus totalement à l’abri de son propre succès. Ceux qui découvrent aujourd’hui Puerto de la Cruz ou la vallée de La Orotava ont peut-être une dizaine d’années d’avance sur la foule, pas davantage.