La scène est connue : on réserve Séville des mois à l’avance, on se retrouve à faire la queue une heure pour entrer à l’Alcazar, on paie sa nuit d’hôtel au prix d’une capitale européenne. Et pourtant, à deux heures de route vers le nord-est, une province entière attend, quasi déserte, avec deux villes classées au patrimoine mondial de l’UNESCO dont la plupart des voyageurs n’ont jamais entendu parler. Ce n’est pas un secret bien gardé : c’est juste que tout le monde regarde dans la même direction.
À retenir
- Les amoureux historiques de Séville découvrent une alternative oubliée plus proche qu’on ne le croit
- Deux villes Renaissance érigées en patrimoine mondial restent quasi inconnues des touristes de masse
- Un contraste saisissant : monuments sans queue, tapas en tête-à-tête, et des tarifs qui n’ont pas explosé
Séville, victime de son propre magnétisme
En Espagne, entre 2022 et 2024, le nombre de touristes étrangers a fait un bond de 31 %. Du côté de l’Andalousie, c’est la surchauffe : à Grenade, à Malaga ou à Séville, les centres historiques se transforment, et les habitants peinent à se loger. L’Espagne a d’ailleurs accueilli un nombre record de 97 millions de touristes étrangers en 2025.
La ville connaît un tourisme de masse, avec des visiteurs qui restent en moyenne entre deux et trois nuits et qui se pressent dans le centre historique. Le résultat est prévisible : dans les quartiers du centre, environ 18 % des appartements sont des logements touristiques, auxquels s’ajoutent l’uniformisation des commerces, la perte d’authenticité, la saturation et la privatisation de l’espace public, un phénomène local surnommé la baretización.
Les voyageurs fidèles, ceux qui avaient découvert Séville avant qu’elle ne devienne un spot Instagram, le ressentent physiquement. Des mouvements d’opposition à la touristification s’organisent désormais à Venise, Valence, Pampelune, Séville, signe que la tension entre habitants et flux touristiques a atteint un point de rupture. Face à la saturation du centre historique, la Ville de Séville tente d’attirer les touristes vers de nouveaux lieux, sans grand succès jusqu’ici. C’est précisément ce basculement qui pousse une partie croissante des habitués à chercher autre chose, ailleurs.
La province de Jaén, l’Andalousie que personne ne regarde
L’Andalousie, ce n’est pas que le triangle d’or formé par Grenade, Cordoue et Séville. C’est aussi des lieux plus insolites comme des parcs naturels, des villages blancs ou la province de Jaén, à l’est de la région. Plutôt délaissée par les touristes, elle abrite deux villes reconnues pour leurs trésors de la Renaissance : Úbeda et Baeza.
Ces deux villes méconnues, posées au milieu des oliveraies, semblent plus italiennes qu’espagnoles. Cette impression s’explique par une architecture Renaissance intacte. Remodelés par des urbanistes au XVIe siècle, leurs palais monumentaux et leurs édifices publics symétriques introduisirent les idées de la Renaissance en Espagne, avant qu’elles ne gagnent l’Amérique latine. En 2003, Baeza et Úbeda ont été classées au patrimoine mondial de l’UNESCO.
La distance depuis Séville ? Jaén se trouve à environ une heure et demie de Cordoue, et les deux villes jumelles sont accessibles depuis Séville en moins de deux heures de route sur un réseau autoroutier sans péage. Ubeda et Baeza sont deux petites municipalités du nord de la province de Jaén, séparées par seulement 10 kilomètres et chargées d’histoire.
Úbeda, Baeza : deux villes, un décor de cinéma sans les caméras
Séparées de moins de 10 kilomètres, elles offrent toutes les deux un voyage dans le temps dans deux des villes les plus monumentales d’Andalousie. Deux villes Patrimoine de l’Humanité qui abritent un important complexe monumental de ruelles silencieuses, de façades pavées et de recoins que l’on n’oublie jamais.
À Úbeda, le casco antiguo est orné à chaque coin de rue et de place de superbes bâtiments Renaissance. Ses hôtels de charme, aménagés dans des demeures historiques, ses restaurants et ses bars à tapas haut de gamme font du séjour dans cette ville classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO un véritable plaisir. La place Vázquez de Molina concentre l’essentiel du patrimoine : on y voit la basilique de Santa María de los Reales Alcázares, le palais de Juan Vázquez de Molina, le palais du marquis de Mancera, la chapelle sacrée du Salvador et le Parador de Turismo.
Baeza n’est pas en reste. Son centre historique classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO se visite aisément en une journée depuis Úbeda, mais ses restaurants et hébergements de qualité invitent à rester un peu plus longtemps. Ici, de puissants clans rivaux, enrichis par la production de céréales, de tissu et de cuir, ont laissé un florilège d’églises Renaissance et d’édifices publics parfaitement conservés. La ville abrite aussi une curiosité que peu de voyageurs connaissent : une synagogue médiévale découverte accidentellement lors de travaux de démolition, qui n’était pas ouverte au public jusqu’en 2010. Elle comprend un patio, une salle principale avec des arcs brisés, une cave et un Mikveh, l’espace des bains rituels de purification.
Le poète Antonio Machado, figure majeure de la littérature espagnole, a vécu à Baeza pendant sept ans, de 1912 à 1919. Surnommées respectivement « la reine et la dame » par Machado, ce n’est pas pour rien qu’Úbeda et Baeza sont classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce détail dit quelque chose d’essentiel sur ces villes : elles ont nourri les imaginaires bien avant d’être des Destinations touristiques.
Ce que Jaén offre que Séville ne peut plus donner
Jaén, Úbeda, Baeza offrent une expérience plus confidentielle. On y découvre une Andalousie sincère, loin de l’agitation des grandes capitales régionales. Le contraste avec Séville est saisissant : aucune file d’attente devant les monuments, des tarifs d’hébergement raisonnables, des bars à tapas où l’on est encore le seul touriste à la table.
L’offre hôtelière à Cordoue, et dans une moindre mesure dans toute la région, propose une qualité variée avec un bon rapport qualité-prix par rapport à d’autres villes touristiques d’Espagne. Les hôtels de charme nichés dans des bâtiments historiques, dans le centre et les quartiers anciens, entre patios fleuris et architecture traditionnelle, sont proches des principaux sites. À Jaén, ce rapport est encore plus favorable.
La province recèle aussi un patrimoine naturel spectaculaire souvent ignoré. Úbeda et Baeza sont à deux pas du parc naturel de Cazorla, Segura et Las Villas, la plus grande zone protégée d’Espagne et la deuxième d’Europe, déclarée réserve de la biosphère par l’UNESCO. Le Southern Woodlands Trail est la plus longue route de randonnée circulaire d’Europe méridionale, avec 478 kilomètres. Des montagnes, des gorges, des rapaces. Rien à voir avec l’Andalousie de carte postale, et c’est précisément l’attrait.
Sur le plan gastronomique, Jaén détient un record discret mais réel : la province est l’une des premières productrices mondiales d’huile d’olive de qualité. Au milieu de la province de Jaén, l’huile d’olive extra vierge est le produit incontournable. Des dégustations permettent de découvrir les différentes variétés qui existent : picual, arbequina, cornicabra, hojiblanca. C’est le genre d’expérience qu’aucune boutique de souvenirs de la Giralda ne peut remplacer.
Sources : partirvoirlemonde.com | air-journal.fr