Depuis le 3 mars 2026 et le lancement de Koh-Lanta : Les Reliques du Destin sur TF1, des millions de téléspectateurs fixent leurs écrans sur des falaises de calcaire qui plongent dans une eau turquoise parfaite. Ce qu’ils ignorent pour la plupart, c’est que ce lieu n’est pas un décor de cinéma fabriqué : il s’appelle Caramoan, et les pêcheurs bicolanos qui y vivent depuis des générations n’avaient pas vraiment demandé à ce que le reste du monde le sache.
C’est d’abord par Koh-Lanta que Caramoan a été découvert, avant que toutes les télévisions du monde ne défilent pour tourner leurs propres émissions. Cette saison 2026, baptisée Les Reliques du Destin, constitue la vingt-huitième édition régulière du programme, filmée à Caramoan aux Philippines où vingt candidats s’affrontent pour 100 000 euros et le titre de seul survivant. Mais derrière le spectacle télévisé se cache une réalité géographique et humaine autrement plus complexe à appréhender.
À retenir
- Comment un archipel inaccessible a préservé son intégrité pendant des siècles
- Pourquoi les producteurs de Koh-Lanta ont choisi ce lieu précis pour la sixième saison consécutive
- La menace silencieuse qui pèse sur l’écosystème marin et les traditions locales
Un archipel que l’accessibilité protège mieux que n’importe quel règlement
Caramoan se situe à environ 500 kilomètres de Manille, et à 110 kilomètres à l’est de Naga City, le cœur de la région Bicol. Sur une carte, ça paraît gérable. Dans les faits, le voyage vers les îles Caramoan est loin d’être une promenade comparé au reste des Philippines, et cette inaccessibilité garantit que ses plages et ses eaux turquoise restent méconnues de la plupart. La route la plus classique oblige à enchaîner un vol Manila-Naga (environ une heure), puis un véhicule jusqu’au port de Sabang, soit environ 80 kilomètres pour 2h30 à 3h30 de trajet, avant de prendre un bateau vers Guijalo Port, traversée qui dure entre 1h30 et 2 heures selon les conditions de mer. Certains voyageurs ont mis jusqu’à 17 heures depuis Manille pour y poser le pied. Ce n’est pas un argument marketing : c’est simplement la réalité d’un territoire qui résiste.
Ce filtre naturel a préservé quelque chose de rare. Imaginez un endroit similaire à El Nido ou Coron, mais avec presque aucun touriste : des plages de sable blanc et des formations calcaires comme à Palawan, mais où l’on peut se retrouver seul. Lors d’une journée d’island hopping en avril, certains voyageurs ne croisent que des touristes locaux, sans un seul étranger. C’est suffisamment rare dans la région pour mériter d’être mentionné.
Un parc national et un vivant peuplé d’espèces qu’on ne voit nulle part ailleurs
Le Parc national de Caramoan est un parc côtier remarquable qui mêle forêts tropicales de basse altitude, formations karstiques calcaires, plages isolées, grottes et îlots. Établi en 1938, c’est l’un des plus anciens parcs nationaux du pays, célèbre pour ses falaises de calcaire spectaculaires, ses plages de sable blanc, ses forêts luxuriantes et sa riche biodiversité marine. La superficie exacte du parc protégé, selon Wikipedia, est de 347 hectares, auxquels s’ajoutent de vastes zones forestières calcaires s’étendant sur l’ensemble de la péninsule.
Le parc est aussi reconnu pour son avifaune exceptionnelle : les falaises côtières, les tours calcaires, les mangroves et les forêts attirent une grande variété d’oiseaux, dont des spécialistes forestiers, des endémiques insulaires et des espèces côtières qui nichent dans les grottes. Parmi eux, le Calao tarictic, oiseau frugivore au cri retentissant qui niche dans les cavités des arbres et joue un rôle déterminant dans la dispersion des graines dans les forêts de Caramoan. Sous la surface, les jardins de corail intacts abritent une vie marine foisonnante, faisant de chaque escale en island hopping une opportunité de plongée ou de snorkeling dans des eaux d’une clarté absolue.
La culture locale est tout aussi prégnante que la nature. L’ethnicité de Caramoan est dominée par les Bicolanos, groupe ethnolinguistique originaire de la région de Bicol. L’église Saint-Michel-Archange, fondée en 1619 par des missionnaires franciscains, est reconnue comme l’une des plus anciennes de Camarines Sur, structure de briques rouges qui témoigne d’une architecture coloniale espagnole vivace. L’économie côtière de Caramoan repose sur une industrie de la pêche qui exploite les eaux riches de la mer des Philippines et du golfe de Lagonoy. Ce sont ces pêcheurs, précisément, qui connaissaient ces eaux avant que n’arrive la première équipe de tournage. Et qui regardent aujourd’hui, non sans ambivalence, chaque nouvelle saison à la télévision.
Les îles de l’archipel, une à une
L’island hopping reste l’activité centrale à Caramoan, et chaque île constitue une escale à part entière. L’île de Matukad est peut-être la plus emblématique : ses falaises de calcaire imposantes dominent une plage de sable immaculé, et les visiteurs les plus sportifs peuvent y pratiquer le cliff jumping ou escalader les parois pour découvrir un lagon caché niché au creux des roches. Ce lac intérieur abrite un poisson-lait (le bangus) géant, considéré comme sacré par les habitants locaux. Le lagon de Matukad est un lac enchanteur entouré de mystères : selon la légende locale, un grand poisson-lait apparaît magiquement dans ses eaux.
Lahos est surnommée le « mini El Nido » pour ses formations karstiques spectaculaires. Une eau cristalline et plusieurs petites grottes et plages à explorer occupent les visiteurs sur l’île de Lahos pendant plus d’une heure, avec des grottes dans lesquelles on peut même nager. Non loin, l’île de Cagbalinad (ou Cagbanilad) est le rendez-vous des amateurs de plongée, ce qui rend cette zone spéciale, c’est que ses ressources naturelles sont plus riches que les îles voisines, des créatures marines uniques aux jardins de corail qui laissent sans voix.
Hunongan Cove, cachée derrière de hautes parois rocheuses, compte parmi les anses les plus pittoresques de l’archipel. C’est l’endroit idéal pour le kayak, permettant d’explorer les recoins de la côte où la jungle semble plonger directement dans la mer, avec des plages d’une pureté contrastant radicalement avec la végétation dense. Les excursions d’island hopping sont organisées depuis la plage de Paniman, avec deux formules disponibles : une courte et une longue, la seconde permettant d’accéder aux îles plus éloignées, à 2 000 PHP pour le circuit court et 3 000 PHP pour le long.
Quand la télévision réveille une destination qui dormait
Caramoan a accueilli plusieurs éditions du jeu de téléréalité Survivor, dont deux saisons américaines consécutives. Les Philippines accueillent désormais Koh-Lanta pour la sixième saison consécutive. Ce retour en boucle n’est pas anodin : la directrice artistique de l’émission a elle-même déclaré que « le sable poudreux, les cocotiers de Gota Beach et les îlots voisins sont un ‘rêve’ pour les Français », et que Caramoan a été choisi « parce que c’est vraiment sauvage ».
Reste la question que posent tous ces coups de projecteur successifs : peut-on préserver un lieu en le montrant au monde entier ? La conservation du Parc National de Caramoan fait face à des pressions croissantes du tourisme, de la pêche illégale et de la dégradation des habitats, mais des efforts des autorités locales, d’ONG et d’agences nationales ont conduit à un renforcement de la réglementation, à un suivi des récifs coralliens et à la promotion du tourisme durable. La meilleure période pour visiter reste la saison sèche, de novembre à avril, avec des journées ensoleillées et des températures confortables. Hors de cette fenêtre, la mousson du sud-ouest rend la traversée en bateau hasardeuse, voire impossible.
La vraie question n’est peut-être pas de savoir si Caramoan mérite d’être visité. C’est de savoir si le prochain voyage qu’on y fera contribuera à maintenir en vie ce que Denis Brogniart et ses candidats ont filmé, ou participera à l’effacer. Pour en savoir plus sur la destination et préparer un voyage responsable vers l’archipel de Caramoan, l’Office du Tourisme des Philippines dispose de ressources dédiées aux voyageurs souhaitant explorer la péninsule de Bicol. Les pêcheurs de Guijalo Port, eux, observeront probablement la scène avec la même patience tranquille qu’ils ont toujours eue face à la mer.