Pantelleria ne ressemble à aucune autre île méditerranéenne. Pas de plages de sable blanc, pas de calanques photogéniques, pas de front de mer saturé de terrasses. Des roches volcaniques noires, des vignes taillées en gobelet qui rampent au sol pour résister au vent, et une lumière qui n’appartient qu’à elle. Pendant que Santorin suffoque sous 2 millions de visiteurs par an et que la Côte Amalfitaine a instauré des restrictions de circulation estivales pour survivre à sa propre popularité, cette île sicilienne perdue entre la Tunisie et la Sicile continue d’accueillir ses visiteurs en dizaines de milliers, pas en millions.
À retenir
- Pendant que Santorin impose des restrictions de navires de croisière, une île italienne reste étrangement paisible
- L’absence même de ce que recherchent les touristes constitue sa meilleure protection
- Mais les algorithmes de voyage rattraperont-ils enfin ce dernier refuge méditerranéen ?
Une île qui a refusé de jouer le jeu
Pantelleria est techniquement italienne, mais géographiquement africaine : elle se trouve à 70 kilomètres des côtes tunisiennes et à 110 kilomètres de la Sicile. Cette position excentrée n’a jamais facilité l’afflux de masse. Pas d’aéroport low-cost saturé, pas de ferry quotidien bondé depuis Naples. Pour y accéder, il faut vouloir y aller, ce qui constitue en soi un filtre naturel.
L’île n’a pas non plus cherché à séduire à tout prix. Son architecture locale, le dammuso, ces maisons en pierre volcanique à toits en dôme, a été préservée plutôt qu’édifiée en hôtels, et l’île a longtemps attiré une clientèle discrète et fidèle, sensible précisément à ce que d’autres fuient. Giorgio Armani y possède une propriété. Madonna y a séjourné. Ce type de tourisme discret n’attire pas les foules, il les tient à distance.
Mais la vraie raison du vide relatif de Pantelleria tient à quelque chose de plus structurel : l’île ne possède pas ce que les algorithmes de voyage récompensent. Pas de sunset spot sur Instagram, pas de piscine à débordement face à la caldeira. Ce que Pantelleria offre, ça prend du temps à apprécier : les favare, ces fumerolles chaudes naturelles qui émergent du sol, le lac de Venere dont les eaux atteignent parfois 50°C, les terrasses viticoles où pousse le Zibibbo, le raisin du Moscato di Pantelleria.
Le paradoxe des destinations « préservées »
Santorin a vu sa situation se dégrader à vue d’œil. En 2024, les autorités grecques ont dû limiter le nombre de navires de croisière autorisés à accoster simultanément, faute de quoi les ruelles d’Oia devenaient physiquement impraticables. La Côte Amalfitaine a, elle, instauré des zones à circulation alternée sur sa route principale, la SS163, devenue l’un des axes les plus congestionnés d’Europe en juillet et août. Ces deux destinations ont construit leur attractivité sur des images si parfaites qu’elles ont fini par générer leur propre destruction.
Ce phénomène a un nom dans la littérature géographique : la « tourism trap », un engrenage où la popularité détruit précisément ce qui rendait le lieu désirable. Les habitants partent, les prix montent, l’authenticité s’efface. Mykonos, Dubrovnik, le lac de Côme : la liste des destinations entrées dans ce cycle est longue, et chaque entrée dans les classements des « endroits à voir avant de mourir » fonctionne comme un coup de grâce différé.
Pantelleria échappe à ce cycle pour l’instant, mais pas simplement parce qu’elle est inconnue. Elle l’échappe parce qu’elle est difficile, au sens presque physique du terme. Le vent, le sirocco, souffle depuis l’Afrique et peut rendre un séjour éprouvant en mai ou en septembre. La mer est agitée. L’accès se fait par un traversier depuis Trapani ou Palerme, avec plusieurs heures de navigation, ou par de rares vols depuis Milan et Rome opérés par des compagnies qui ne pratiquent pas les tarifs cassés.
Ce que les touristes français y cherchent vraiment
La France entretient un rapport particulier avec l’Italie du Sud et les îles méditerranéennes. Les Siciliens et les Méditerranéens en général font partie de l’imaginaire collectif français, nourri par des décennies de cinéma et de littérature. Mais les voyageurs français qui choisissent Pantelleria appartiennent généralement à un profil assez précis : ils reviennent d’un voyage à Capri ou en Sardaigne épuisés par les foules, et cherchent quelque chose d’analogue dans l’atmosphère sans en subir les inconvénients.
Ce qu’ils trouvent est parfois déconcertant au début. L’île n’a pas de vraie « station balnéaire ». Les rares zones de baignade sont des rochers aménagés, des criques accessibles après des chemins que Google Maps ne connaît pas toujours. La cuisine y est baroque et généreuse : câpres de Pantelleria (reconnues en appellation protégée, les plus grandes et les plus parfumées d’Italie selon les professionnels du secteur), thon séché, pâtes aux anchois. Le dépaysement est réel, pas mis en scène.
Un détail qui dit beaucoup : il n’y a pas d’hôtel cinq étoiles sur l’île. Les hébergements les plus recherchés sont des dammusi loués à la semaine, souvent sans piscine, parfois sans wifi stable. C’est précisément pour ça que ceux qui y vont reviennent, et que ceux qui cherchent un contenu Instagram parfait n’y restent pas longtemps.
Jusqu’à quand ?
La question mérite d’être posée sérieusement. Les algorithmes de recommandation finissent toujours par rattraper les dernières zones de silence. Pantelleria est apparue ces deux dernières années dans plusieurs classements de presse internationale, dont le New York Times et des magazines de voyage britanniques, avec des titres prévisibles sur « l’île secrète » et « la Sicile cachée ». Chaque article de ce type génère une hausse mesurable des recherches de vols.
L’île a aussi bénéficié d’une reconnaissance patrimoniale : une partie de son territoire est classée en parc national. Cette protection limite théoriquement le développement hôtelier, mais elle ne régule pas les locations courte durée, dont la prolifération a déjà transformé des villes comme Barcelone ou Lisbonne de façon irréversible.
Pantelleria n’est pas encore une destination de masse. Mais elle est exactement au stade où tout peut basculer : connue des initiés, ignorée du grand public, convoitée par les promoteurs. Ce qui lui a permis de rester elle-même jusqu’ici, son inconfort, sa résistance à la mise en scène, sa géographie hostile, constitue sa seule vraie protection. Le jour où quelqu’un construira un accès facile, l’île sera une autre île.