« On adorait le Portugal » : depuis qu’on a découvert cette région d’Espagne, on ne traverse plus la frontière

Pendant des décennies, les Français qui rêvaient de péninsule ibérique ont tracé un chemin presque automatique : plein ouest jusqu’à Lisbonne, Porto ou l’Algarve. Le Portugal a longtemps capté la lumière, l’enthousiasme, les recommandations entre amis. Et puis certains s’y sont arrêtés en chemin. Pas par hasard, mais parce qu’une région espagnole s’est mise en travers de la route, au sens littéral, et a refusé de se laisser traverser sans qu’on lui prête attention. Cette région, c’est l’Estrémadure.

À retenir

  • Pourquoi l’Estrémadure a longtemps été ignorée malgré ses trois sites patrimoine mondial de l’UNESCO ?
  • Comment une vallée de cerisiers offre un spectacle printanier comparable à celui du Japon, mais sans les foules ?
  • Quel village espagnol est toujours revendiqué par le Portugal après plus de deux siècles ?

La grande oubliée de la péninsule ibérique

Cette région du sud-ouest de l’Espagne, frontalière du Portugal, est l’une des moins fréquentées du pays par les touristes étrangers. Elle se situe entre Madrid, Séville et Lisbonne, et offre un cocktail étonnant de villes au patrimoine remarquable, de paysages inédits et de produits de terroir originaux. Ce positionnement géographique dit tout : l’Estrémadure est précisément le territoire que l’on traverse pour aller ailleurs. Les voyageurs traversent généralement l’Estrémadure trop vite pour atteindre l’Andalousie ou le Portugal voisin. C’est ce paradoxe qui la définit depuis des décennies : une région spectaculaire rendue invisible par sa situation entre deux destinations plus réputées.

Alors que 4,7 millions de Français ont visité l’Espagne en 2017, seuls 41 003 d’entre eux sont venus visiter l’Estrémadure la même année. Le chiffre est frappant. Ceux qui y posent finalement leurs valises reviennent avec une description presque invariable : la sensation du touriste français qui découvre l’Estrémadure est généralement d’isolement et d’éloignement des grandes routes touristiques. Un sentiment rare dans une Europe où les flux de voyageurs ont transformé jusqu’aux villages les plus reculés en décors à selfies.

L’Estrémadure est peuplée de 1,1 million d’habitants pour une densité de seulement 26 habitants par km², la région s’étirant du nord au sud autour de noyaux urbains historiques comme Plasencia, Cáceres, Mérida et Badajoz, au milieu de grandes étendues d’une nature préservée. En comparaison, l’Île-de-France compte environ 1 000 habitants au km². L’espace, ici, est un luxe gratuit.

Trois sites UNESCO, des conquistadors et des dragons

L’Estrémadure possède trois sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pas un, pas deux. Trois. Ce seul fait justifie qu’on s’y attarde, mais les Français l’ignorent en grande majorité.

Si Cáceres possède des allures médiévales et Badajoz des airs mauresques, Mérida reste définitivement romaine. La ville constitue le plus important site archéologique romain d’Espagne. Le théâtre, l’amphithéâtre, le forum, le temple de Diane, mais aussi l’aqueduc, figurent parmi les vestiges à admirer aux quatre coins de la ville. Fondée sous l’empereur Auguste, Mérida compte 60 000 habitants et se situe à 2 heures de route de Séville. Capitale de la province de Lusitanie, la puissance de la « Rome espagnole » est symbolisée par le théâtre et l’amphithéâtre.

Cáceres, de son côté, a trouvé un nouveau public via une série télévisée. L’Estrémadure se démarque par sa beauté brute et ses sites historiques, ayant servi de toile de fond à plusieurs moments-clés de Game of Thrones. Après Dubrovnik et Malte, c’est Cáceres qui a revêtu l’habit de Port-Réal. Le centre historique apparaît dans l’épisode « La justice de la reine », lorsqu’Euron Greyjoy fait son entrée triomphale vers le Donjon Rouge, on y reconnaît l’Arc de la Estrella, la Tour de Bujaco, la place de Santa María. La série House of the Dragon continue d’utiliser ces décors naturels pour son univers. Ce n’est pas rien : le tourisme de l’écran est devenu l’un des moteurs de découverte les plus puissants de la décennie.

La région porte également la marque d’une époque révolue mais fascinante. Les villages ont des allures d’Amérique latine, et pour cause : de nombreux conquistadors étaient originaires d’Estrémadure. Cela se lit jusqu’aux noms des villages : Medellín, Mérida, Trujillo. Francisco Pizarro, le conquérant de l’Empire inca, était natif de Trujillo. Hernán Cortés venait de Medellín, à quelques kilomètres de là. Cette région a littéralement exporté une partie du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui.

La nature qui fait oublier la mer

Un reproche revient souvent : l’Estrémadure n’a pas de façade maritime. C’est vrai. Mais cette absence est largement compensée par une diversité de paysages que peu de régions espagnoles peuvent revendiquer.

Le spectacle le plus frappant se produit chaque printemps dans la vallée du Jerte. La vallée du Jerte, dans la province de Cáceres, abrite plus de 1,5 million de cerisiers. Chaque année, la floraison est célébrée via diverses manifestations. Elle ne dure que deux semaines, généralement entre la fin mars et le début avril selon les conditions météorologiques. Les reliefs de la vallée s’illuminent alors du blanc des fleurs. L’événement est classé fête d’intérêt touristique national depuis 2010. Pour mettre les choses en perspective : le Japon accueille chaque année des millions de visiteurs étrangers pour ce même phénomène. Le Jerte offre une expérience comparable, sans les foules, sans les files d’attente.

Les sierras boisées s’élèvent aux confins nord, est et sud, mais le parc national de Monfragüe, très riche en rapaces, remporte sans conteste la palme de la beauté naturelle. On peut y observer le vautour fauve et noir, la cigogne blanche, la cigogne noire, l’aigle impérial, le milan noir, le guêpier, la grue cendrée en saison de migration, avec plus de 400 espèces d’oiseaux recensées. Pour les ornithologues, c’est un Eldorado. Pour les autres, c’est simplement un parc où l’on peut croiser un aigle impérial en levant les yeux.

Une gastronomie qui rivalise avec les meilleures d’Espagne

La province est relativement peu fréquentée par les touristes étrangers. Les Espagnols, en revanche, semblent l’apprécier pour sa cuisine, notamment ses viandes rôties et sa Torta del Casar, fromage de brebis piquant et crémeux. Ce que les étrangers ne savent pas, les Espagnols eux-mêmes le jalousent. C’est souvent le signe d’une authenticité préservée.

Les productions régionales sont valorisées à travers 15 AOP ou IGP, mises en scène grâce à des fêtes gastronomiques et des itinéraires touristiques dédiés : routes du Jambon ibérique, du Fromage, de l’Huile d’olive, du Vin, de la Vallée de la Cerise et du Paprika de la Vera. Quinze appellations d’origine protégée dans une seule région. Le jambon ibérique de la Dehesa Extremadura figure parmi les plus réputés de la péninsule. Les cochons noirs, dits pata negra, sont élevés de septembre à octobre dans les dehesas, ces immenses pâtures de chênes verts, où ils ne se nourrissent que de glands.

La frontière avec le Portugal mérite par ailleurs un détour spécifique. La frontière qui sépare l’Espagne du Portugal, connue sous le nom de La Raya, est la plus longue de l’Union européenne, avec plus de 1 200 km. Au sud de l’Estrémadure, le village de Valverde del Fresno, où l’on parle encore le dialecte fala, et la commune d’Olivenza livrent une lutte identitaire avec le côté portugais. Olivenza, annexée par l’Espagne en 1801, continue d’être revendiquée par Lisbonne. C’est l’un des derniers contentieux territoriaux actifs entre deux États membres de l’Union européenne, figé depuis plus de deux siècles dans une étrange indifférence diplomatique. Un village qui parle une langue hybride et dont on ne sait plus vraiment à qui il appartient : le genre d’endroit qu’aucun algorithme touristique ne recommande, et que les voyageurs curieux ne regrettent jamais d’avoir trouvé.