Quelque part à Barcelone en 2024, des manifestants ont sorti les pistolets à eau. Le 27 avril 2025, un bus de touristes a été aspergé devant la Sagrada Familia, une banderole arborant le slogan « Apaguemos el fuego turístico » (« Éteignons l’incendie touristique »). À Rome, la fontaine de Trevi est désormais payante pour les day-trippers. À Venise, les visiteurs scannent un QR code avant d’entrer dans la vieille ville. Le message est clair : certaines des destinations les plus aimées d’Europe ont décidé de se défendre. Et beaucoup de voyageurs, silencieusement, ont commencé à regarder ailleurs.
À retenir
- Barcelone et Rome prennent des mesures drastiques : taxes record, interdictions d’Airbnb, accès payants… mais les touristes regardent déjà ailleurs
- 84% des voyageurs européens privilégient désormais les destinations secondaires : la tendance n’est pas marginale, elle devient majoritaire
- Le paradoxe : en fuyant les foules, on risque de transformer les prochains « joyaux cachés » en victimes touristiques à leur tour
Quand le mythe devient une corvée
Le phénomène de surtourisme n’est pas nouveau, mais il a atteint en 2025-2026 un point de rupture difficile à ignorer. Le tourisme en Europe est en pleine effervescence, et certaines des destinations les plus emblématiques du continent font face à des défis croissants liés à la surfréquentation, des rues de Londres aux canaux de Venise. Cette pression a provoqué une série de manifestations anti-tourisme à travers l’Europe, notamment à Majorque, aux Canaries et à Barcelone, où des résidents ont réclamé des taxes plus élevées et des restrictions pour les investisseurs étrangers.
Barcelone concentre à elle seule presque tous les symptômes. L’explosion du tourisme a eu des répercussions majeures sur le marché immobilier local : les loyers ont augmenté de 68 % au cours de la dernière décennie, poussant de nombreux résidents hors de leurs quartiers traditionnels. La réponse des autorités catalanes est sans précédent. Depuis fin 2025, séjourner dans la capitale catalane coûte plus cher que jamais, avec une hausse spectaculaire de la taxe de séjour qui peut atteindre 15 euros par nuit et par personne dans certains hôtels, un montant inédit en Espagne et parmi les plus élevés d’Europe. Pour tenter d’endiguer le phénomène, le maire a annoncé l’interdiction de toutes les locations touristiques d’ici novembre 2028, une décision qui impactera directement les 10 000 locations de courte durée actuellement en activité dans la ville.
À l’occasion du salon FITUR 2025, Barcelone a même changé son slogan touristique, passant de « VisitBarcelona » à « This is Barcelona », en mettant l’accent sur une clientèle culturelle plutôt que sur le volume. Une responsable de la ville a déclaré : « Nous ne cherchons plus le volume ; nous diversifions et cherchons un autre type de touriste. » Rome, de son côté, fait face à la même équation impossible : attirer sans se noyer. La forte demande pour les sites culturels iconiques place une pression considérable sur les infrastructures, les écosystèmes et le patrimoine culturel de ces villes.
Ces villes qui n’ont pas besoin de faire de publicité
Face à ce constat, une géographie alternative du voyage en Europe se dessine discrètement. En 2026, les villes secondaires s’imposent parmi les destinations les plus recherchées en Europe, des lieux comme Prague, Bucarest, Stuttgart et Valence gagnant en popularité comme alternatives aux géants touristiques. Ce n’est pas une tendance marginale. Selon les données de KAYAK, 84 % des voyageurs déclarent vouloir privilégier des destinations secondaires en 2026, attirés par des prix plus accessibles, une affluence moindre et des expériences locales plus riches.
Gérone est sans doute l’exemple le plus parlant dans l’espace catalan. À une courte distance en train de Barcelone, Gérone offre le charme de la Catalogne sans les foules touristiques écrasantes. Connue pour son impressionnante architecture médiévale, sa vieille ville pittoresque et ses vues sur la rivière, la cathédrale gothique se dresse fièrement au cœur de la cité, tandis que le quartier juif aux ruelles sinueuses offre un aperçu du riche patrimoine culturel de la ville. Un restaurant catalan à Gérone, c’est la même cuisine qu’à Barcelone, sans la queue d’une heure ni l’addition gonflée par le code postal. Les restaurants du Call servent une bonne cuisine catalane sans les prix de Barcelone.
Plus au nord, Bilbao joue dans une autre catégorie. Bilbao est synonyme du musée Guggenheim, une merveille architecturale habillée de titane entourée d’œuvres d’art public. La ville possède aussi une riche histoire maritime, des rues animées et une cuisine basque traditionnelle avec ses pintxos. Pour l’alternative italienne à Rome, la piste mène vers Salerne ou les Pouilles. La quête d’authenticité et de simplicité est une tendance de fond, et les Pouilles y répondent parfaitement pour les familles, les gourmands et tous ceux qui veulent vivre la dolce vita loin des clichés. Gênes attire de plus en plus les voyageurs cherchant une Italie moins policée mais incroyablement riche en art et en histoire, incarnant ainsi la tendance des villes secondaires : une expérience culturelle dense sans surtourisme.
Dans les Balkans, Ljubljana concentre tous les regards. Déjà récompensée pour son engagement écologique, la capitale slovène a accueilli en 2026 Urban Future, la plus grande conférence européenne pour les villes durables. Son centre-ville entièrement piéton, ses berges aménagées et sa proximité avec le lac de Bled en font une destination exemplaire. Ljubljana est de plus en plus présentée comme une alternative à Venise, avec une ambiance similaire de rivière et de canaux, des bâtiments aux couleurs pastel. L’Albanie, elle, représente l’avant-poste de ceux qui aiment avoir une longueur d’avance. Elle s’est imposée comme l’une des destinations européennes émergentes les plus intéressantes. En 2026, elle reste un choix idéal pour les voyageurs à la recherche de plages méditerranéennes, de nature sauvage et de villes chargées d’histoire, sans les foules des pays voisins. Encore peu exploitée sur le plan touristique, cette destination des Balkans offre une expérience à la fois authentique et surprenante.
Le paradoxe du joyau caché
Il faut être honnête sur ce qui se joue ici. Le discours du « joyau caché » est une réponse à la fatigue des lieux saturés. Beaucoup de voyageurs cherchent à éviter les foules, tout en conservant des garanties de sécurité, de connectivité et de services. Les classements tentent de résoudre cette contradiction en suggérant des alternatives, mais l’alternative devient un produit à son tour. Le résultat est une diffusion de la pression touristique, non sa disparition. Gérone filmée dans Game of Thrones. Dubrovnik submergée par les croisières. Santorin devenue décor de compte Instagram. Chaque génération de voyageurs fabrique ses propres victimes.
Les destinations émergentes sont souvent celles où l’équilibre est le plus fragile, petites îles, villages patrimoniaux, espaces naturels sensibles, et un afflux rapide peut dégrader ce qui faisait leur attractivité. La Transylvanie, citée dans plusieurs classements 2026, se défait de son image de terre de vampires pour révéler son vrai visage, une région aux paysages bucoliques parsemée de villages saxons fortifiés et de villes médiévales colorées comme Sighișoara et Sibiu. C’est un voyage dans le temps, vers une Europe rurale et multiculturelle unique, encore très abordable. Pour combien de saisons encore ?
Les voyageurs français semblent intégrer cette logique. 46 % des Français de 15 ans et plus ont effectué un court séjour de loisirs en 2025, soit 1,7 million de voyageurs supplémentaires. Cette tendance profite aux destinations accessibles en train : Bordeaux, Lyon, Strasbourg ou Marseille se transforment en destinations de week-end privilégiées, portées par le développement des offres TGV. La décision de prendre le train plutôt que l’avion low-cost vers Barcelone ressemble moins à un sacrifice écologique qu’à un acte de self-care touristique.
Les efforts pour promouvoir le « slow tourism », où les voyageurs sont encouragés à passer plus de temps dans moins d’endroits et à vivre à la façon locale, gagnent du terrain. Ce que cela signifie concrètement : passer trois jours à Gênes plutôt que trente-six heures à Rome, manger où mangent les locaux plutôt que dans les rues pavées où les menus s’affichent en cinq langues. La vraie question n’est pas « quelle ville choisir à la place de Barcelone ? » mais de savoir si, collectivement, on est capables d’inventer une façon de voyager qui ne condamne pas systématiquement les endroits qu’on prétend aimer.